Pointeur (15)

Publié le par Ab'alone

Elle n’avait pas remis les pieds aux rattrapages; l’assistance y était libre, quelques cancres s’en dispensaient, et si l’absence de ma meilleure élève me serrait le cœur et ne passait pas inaperçue, du moins pouvais-je affecter de ne pas la remarquer; mais le ski nous avait laissé un cours, le lundi à neuf heures et demie, et mon sang se congela quand je m’avisai que Jenny n’était pas dans la classe; je jetai un œil au cahier, lundi 15 janvier, l’heure d’avant barrée et signée par le prof de maths : ou il s’était planté, ou tout son monde était là. Est-ce qu’une épreuve de force était engagée? C’était l’accepter, avec toutes ses conséquences, qu’inscrire Jenny absente : j’y allai de ma diagonale sans exprimer la moindre surprise, sachant mince le péril immédiat : ces gamins-là avaient passé l’âge de cafeter. J’aurais bien voulu me convaincre qu’elle renoncerait à sa lubie, mais une semaine plus tard elle n’en avait pas démordu; et, comme un absent cette fois était signalé en maths, je ne pouvais douter que le collègue n’eût au moins compté le cheptel : nuages noirs! J’omis délibérément de remplir le cahier, et envisageai le pire sans oser m’y arrêter. Ce qui m’escagassait le plus, c’est que je venais de ramasser un devoir, et que la copie de Jen n’était pas dans la liasse : est-ce qu’on allait vers un zéro de moyenne, allais-je devoir la faire descendre de la première place à la dernière, ou bien plutôt lui supposer une note mirobolante, que les autres et elle-même pourraient contester? Taraudante alternative.
Facile de me présenter sous un jour meilleur, de me peindre torturé par la déperdition éducative à quoi s’abandonnait une des gamines les plus douées du lycée, celle qui, faute de pognon parental, devait s’agripper plus fort qu’aucune autre à la perche que lui tendait l’école; mais ce serait mentir : je ne pensais qu’à moi, pas jusqu’à me lamenter de son ingratitude ou à faire l’addition des cadeaux qu’elle n’avait pas songé à me rendre, la garce, avant de me plaquer : ces infamies-là fleurissent mal sur le terreau d’une menace concrète, et c’est à cette glèbe que je restais rivé, transi de trouille à l’idée d’un éclat, lors du conseil de classe, par exemple, auquel elle assisterait. L’enguirlander d’éloges, alors qu’elle ne se serait pas présentée à un cours, ne m’aurait pas rendu une ligne! Mais lui coller une bulle, j’entendais d’ici la Bâche : “Eh bien, Jennifer, qu’est-ce qui ne va pas, en français?” et à un mois de distance j’en avais la chair de poule.
Et ce fut bien pis lors d’une récré, quand le collègue de maths, m’agrafant au passage : “Ah! Il faudrait que je te parle! de Jennifer… Jennifer Prats, 3ème B… Je ne sais pas si elle me le réserve, mais elle est insupportable en ce moment.” Et les sciences nat, qui passaient par là : “Oh non, ça ne t’est pas réservé! Elle ne desserre plus les dents, et ce qui est plus grave, c’est qu’elle m’a rendu une copie blanche au contrôle! Quelque chose ne tourne pas rond, c’est certain. J’ai essayé de lui parler… – Eh oui! Moi aussi! Elle m’a dit qu’y avait rien, mais d’un air, d’un air… Sans blague, je me suis enfoncé les mains dans les poches, ça puait la giroflée! On lui a fait trop de louanges, ça lui a monté à la tête… – Ce serait pas plutôt le ski? C’est éreintant, pour ces gosses, des horaires pareils, surtout pour ceux qui veulent tout prendre et ne rien laisser! – Je diagnostiquerais plutôt des problèmes familiaux. C’est pas la crème, la famille, vous savez! – Ou un chagrin d’amour, après tout… – En tout cas, faut porter le pet avant qu’il soit trop tard.”
Je les engageai à attendre, articulai du ton le plus flegmatique possible qu’à moi non plus elle ne donnait pas satisfaction, et que je me chargeais de la mettre à table; mais j’étais terrifié. Qu’on m’entretînt du cas, en tant que prof principal, ne signifiait nullement qu’on n’eût conçu aucun soupçon. Et je n’avais pas assez de sottise en magasin pour parvenir à me rassurer de ce que la démission s’appliquât à toutes les matières : coup de bluff ou de désespoir, son origine ne faisait aucun doute.
Il fallait tout promettre, supplier à genoux, au besoin me servir de Pimprenelle, mais pour cela parler à Jen, et ça n’allait pas de soi : je ne la voyais plus du tout. La chercher ouvertement en cour de récré, c’était bâtir mon échafaud : quid, si elle me traitait de salaud coram populo, en me vidant dessus quelques camions-poubelles de détails? Mare de larmes ou bâton de dynamite, il fallait m’en assurer dans l’intimité, et en mettant tous les atouts possibles dans mon jeu; sans fatuité, j’en perdais beaucoup trop au téléphone : pour que la faconde fasse effet, il faut qu’on lui laisse le temps de se déployer; si je me faisais raccrocher au pif avant d’avoir pu même commencer à manœuvrer, pas question de seconde chance : elle laisserait sonner, ou la mère sortirait du coaltar pour répondre : brrr. Je baignais dans l’étron jusqu’aux narines, prendre l’initiative de la moindre vaguelette, c’était risquer la submersion – mais le niveau montait, inexorablement! Savais-je, d’ailleurs, quelle cote il avait atteinte? Était-il concevable qu’elle n’eût pas parlé, au moins aux copines? Je m’interrogeais sur des sourires et des syllabes, tournais au parano. Le jeudi soir, je donnai un coup de sabre dans le brouillard : “Il me semble n’avoir pas vu Jenny depuis une paye?” et Laurence : “Non, elle dit que vos cours, ça sert à rien.” J’affectai de m’en amuser comme d’une loufoquerie, et n’osai pousser plus loin l’interrogatoire.
À lire comment la peur creusait sa sape dans mes intérieurs, on pourrait s’étonner que je me misse en quête d’un surcroît d’emmerdements en m’exposant avec Ariane à visage découvert dans une ville de médiocres dimensions, et que deux au moins de mes commensaux du mardi regagnaient tous les week-ends : au vrai, je m’en étonne moi-même. Probable qu’au seuil de la geôle, et déjà emprisonné dans de sombres pronostics, j’avais besoin d’évasion. Julie aurait été de bon conseil peut-être si j’avais osé m’ouvrir à elle, mais lui révéler à quel point je l’avais trompée aurait créé entre nous une fêlure irréparable, et je trouvais ballot de le faire pour des craintes qui pouvaient encore s’avérer vaines, de lui donner des armes, le jour où elle se déciderait à me chercher un successeur, pour me séparer de ma fifille. Bien grincheuse, d’ailleurs, à cette époque, récriminant contre l’hiver, et contre moi qui me la coulais douce et me levais si tard. Elle m’assommait avec les imperfections de la crèche, m’engueulait d’en faire si bon marché, une telle futilité m’excédait; et je m’accrochais à Ariane comme à la seule part de pureté, d’absolu, de transcendance de cette vie naufragée. “Tu es tout ce que j’ai de beau” revenait aussi souvent dans ma bouche que dans la sienne, et nous étions sincères à ceci près que nous omettions tous deux, et chacun pour soi, que nous n’étions pas des anges exilés dans la boue, et que nous avions puissamment contribué à tout saloper.

Lundi 28, Jenny séchait pour la troisième semaine consécutive; je l’avais vue le 7 pour la dernière fois. Indulgence ou cécité commençait à sentir le pourri, les élèves ont du flair pour ces choses, ils n’en manquent que devant nos exercices. Je lançai une sonde : “Elle est encore absente? M’enfin elle était là en maths, non?” Pas de réponse. J’intimai à Laurent, l’autre représentant, d’aller la chercher. “Ça commence à bien faire, ce cinéma! Vous savez ce qu’elle a?” Non, sieu. Mais Delphine : “Elle est convoquée chez Bachelier.”
Damnation. La rêverie morose devenait réalité. Grimant ma panique en fureur, je tonnai : “Pendant un cours! Et sans même que je sois prévenu! Je croyais que j’étais prof principal, dans cette classe!” Le petit peuple, interdit de cette sortie, laissa déborder le lait, avant de protester : “Mais on n’y est pour rien, nous!” – “Je vous engueule pas en ce moment. L’administration m’énerve, c’est tout”, etc, etc. Baroud d’honneur bien inutile : je ne me prenais pas à mon propre jeu, et songeais à celui, un peu plus difficile, qu’il allait falloir jouer incessamment. Mais Delphine de nouveau : “Je crois qu’elle est convoquée mercredi.” Laurent revenait, hilare : “Elle veut pas venir.” Je claquai le cahier sur le bureau, arrachai la porte, et partis à la recherche de la brebis perdue.
Elle était dans le hall désert, pas vraiment dissimulée, mais tassée seulette sur le banc le plus écarté. Je me précipitai sur elle, non sans inspecter les abords. “Écoute, tu crois vraiment que c’est une solution? Ça ne te paraîtrait pas plus intelligent d’en discuter? Je ne comprends pas pourquoi tu t’es braquée comme ça.” Pas de réponse, pas mine de se lever, et que d’arrogance dans ses yeux! Je la pris par le bras, mais n’eus pas le temps de pousser ma tirade : elle se dégagea avec force en détachant : “Laisse-moi tranquille!” à voix haute et glacée. Je la lâchai.
“T’es convoquée chez Bâche, il paraît?
– Oui. Je vais tout lui dire, elle me conseillera.
– Tu seras avancée, quand tu m’auras envoyé en prison.
– Ça, t’avais qu’à y penser avant.”
Elle ne criait pas vraiment, elle n’essayait pas de faire du scandale, mais elle ne baissait pas la voix : elle avait brûlé ses vaisseaux.
“Mais tu peux pas me dire, au moins, ce que tu me reproches?
– T’es une ordure.
– Pourquoi?
– Tu le sais aussi bien que moi.
– Écoute, est-ce qu’on peut pas parler, au moins? Ce soir, cette nuit? À minuit, à Targa? T’as pas le droit de démolir ma vie et celle de ma fille sans m’expliquer. D’autant moins que tu te trompes.
– Celle de ta fille! Tu t’en fiches bien, de ta fille! Tu penses qu’à toi.”
Je n’osais pas jeter un œil alentour; ce n’était pas une heure pour l’errance dans les couloirs, mais le moindre sieu-pipi de passage, et je pouvais numéroter mes abattis. “Bon, je te marque absente, je suis obligé; et puisque t’es si sûre de toi, tu peux au moins me le dire, pourquoi je suis une ordure, alors que je ne veux que ton bien : je t’attendrai là-bas à minuit.”
Pourquoi minuit? Ça pue à plein nez la préméditation, jamais je ne lui avais fixé de rendez-vous si tardif, on se voyait d’ordinaire à sept heures, ou à neuf, je donnais à Julie une excuse en l’air, amplement suffisante pour ma femme – mais pas pour les poulets. Non, je n’avais rien décidé : non seulement j’espérais encore triompher au baratin d’un entêtement qui me paraissait puéril, mais même si j’y échouais, je préférais résolument quelques années de gnouf pour des plaisirs partagés, un délit honorable pour quiconque avait des yeux pour voir, à l’horreur d’un assassinat que je me croyais inapte physiquement à perpétrer, et dont on ne manquerait pas sans doute de me soupçonner préférentiellement; pourtant, j’y pensais, et j’en préparais les avenues, peaufinais les détails, comme ça, au cas où, en dilettante ou plutôt en écrivain amateur : ce n’est pas un crime parfait que je mettais au point, mais une nouvelle policière.
Oh! Je ne me croyais pas finaud au point de prétendre tirer mon épingle d’un interrogatoire, même si les gnons ne se mettaient pas de la partie! Pur pipeau que les enquêtes, et l’on ne court aucun risque à estourbir un inconnu, pour le profit ou le plaisir, à condition de ne le raconter à personne; mais c’est bien rare qu’on vous loupe si vous connaissiez la victime ou si vous avez éprouvé le besoin de vous confesser du forfait : les auteurs de polars savent bien qu’ils batifolent dans un genre aussi irréel que la science-fiction, avec leurs problèmes clos, leurs chaises musicales à deux pelés et trois tondus. Si vous êtes connu, vous êtes coincé, tout se joue au contact direct, les flics n’hésitent pas longtemps entre Monsieur Glaïeul et Madame Pervenche. Le truand qui tient le coup décrochera son non-lieu au bénéfice du doute, mais on ne l’en sait pas moins coupable, et le cave qui a les balloches de s’en sortir dans ces conditions, son entourage aura soin de pourvoir à un substitut de peine. Pour moi, je savais bien que même cette issue-là, mon émotivité me la barrait : menteur passable, mais seulement tant que j’échapperais aux soupçons, et encore! J’étais bien capable de m’effondrer à la première question.
Sans le meurtre inélucidé de Céline, il est clair que l’idée d’un tel acte ne m’aurait effleuré que le temps d’un haussement d’épaules; là, l’esprit flirtait avec une imitation du modus operandi de l’assassin. J’avais la tête pleine de traces de pas, d’empreintes digitales, de fibres, de cheveux et de poussières. Dans mon imaginaire, le moindre postillon prêtait à analyse; tout juste si je ne me figurais pas qu’on pouvait tirer l’A.D.N. de mon haleine condensée. Pourtant, je revenais complaisamment sur la facilité de dissimuler des gants de caoutchouc sous mes moufles de laine, sur une tresse de nylon dont j’étais seul à connaître l’existence, et surtout sur les godasses dont j’avais une pleine cantine à la cave : atavisme ou héritage d’années estudiantines plutôt serrées question finance, je ne jetais pas mes vieilles paires quand j’en acquérais une neuve : elles restaient disponibles pour les mauvais jours ou les travaux salissants. Ça exaspérait Julie, qui aurait volontiers rempli la déchetterie lors du déménagement, essuyait ses pinceaux sur mes chemises trouées, et avait relégué à la cave des grolles dont assurément elle ignorait le compte, tennis, baskets pour la plupart, mais de marques diverses, de moins en moins chères à mesure qu’on remontait dans le temps, de même pointure, mais si commune… et les semelles portaient des dessins différents.
Non, je ne voulais pas la tuer. Il n’y avait pas davantage, dans ce scénario interminablement remanié, qu’une distraction que j’accordais à mon esprit malade. Je dirai plus : quand à onze heures je descendis à la cave enfiler mes gants, fourrer le bout de corde dans ma poche, et chausser d’antédiluviennes Adidas que j’avais eu soin de décorer d’une estafilade, je n’aurais même pas appuyé sur le bouton du mandarin, cette machine virtuelle qui liquide l’ennemi à distance, et dont Diderot, ou Rousseau, peut-être les deux, se servent pour évaluer, dans notre rectitude, la part de peur de se faire pincer. J’aurais voulu que Jenny vive, et vive heureuse. Mais dans ces mots, je lui dirai tout, elle me conseillera, ces mots répugnants, où la vengeance (et de quoi, grand Dieu? d’avoir joui?) cachait son rictus sous un masque papelard, dans ces mots par lesquels elle se blottissait sous l’aile du vautour, je ne reconnaissais rien de l’objet de mes tendresses. Je hais la mauvaise foi. Mais peut-être haïssais-je encore plus l’éventualité qu’elle fût sincère dans sa détresse.
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Publié dans Pointeur

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