Pointeur (10)

Publié le par Ab'alone

Elle se laissait câliner en silence et sans un geste de réciproque. Peu de figures à ma pogne, l’Hôtel du Pou Nerveux aurait mieux convenu. Les ombres du soir descendaient, et pas sur la forêt d’Yonville en été : pour peu que je voulusse y mettre les deux mains, il fallait carrément m’asseoir sur une fesse (le fond étant pentu) hors-bain jusqu’au nombril, et je me caillais la couenne; le bras droit, toujours à l’air, s’engourdissait : l’hommage à ce visage qui m’avait tant hanté fut plus bref que je n’aurais désiré, et si je pris le risque de redescendre prématurément vers les parties immergées, c’est surtout pour me réchauffer…
Vaincue, elle écarta les cuisses : rien ne m’émoustille davantage dans le porno, mais “vaincue” est essentiel, il faut que la volonté proteste, que le plaisir ou l’amour l’emporte sur la morale : dans la vie, “vaincue” manque en toutes lettres, et je doute de l’avoir jamais rencontré. Une nuance volatile, toute dans ma tête, peut-être, distingue l’abandon d’une recherche délibérée du mieux-jouir qui, elle, me glace à l’instar des fais-ci-fais-ça-plus-haut-encore-t’arrête-pas, et de la fonction de godemiché vivant à quoi ils entendent me réduire. Qu’en s’ouvrant ainsi Ariane crût nécessaire de souffler : “Je t’aime” (“Depuis le premier jour? – Presque.”) cela aussi, je l’avais déjà entendu à quelques exemplaires, et cette poétisation en urgence m’avait paru d’une écœurante hypocrisie : un coup de bite, moi, jamais! L’Amour! C’est le mien, sans doute, qui fit la différence, et couler mon cœur non pas aux abysses – je ne m’abandonne guère que dans le sommeil – mais dans une adhésion si étroite à l’autre que ni avant ni depuis je ne connus sa pareille, et que j’oubliai si complètement mon plaisir qu’il me fallut 24 heures avant de remarquer, sans aigreur, qu’elle n’avait pas fait un geste pour m’en procurer. Je ne voulais pas lui faire l’amour dans une couche aussi malcommode, non par crainte que ma prestation ne fût jugée sévèrement, mais parce que je m’arrêtais au besoin qu’elle jouît. Pendant que mes doigts continuaient leur ronde, nos langues se mêlèrent, notre premier baiser sentait le soufre et l’alibi : on a fait mieux depuis.
Pas un cri, pas un tremblement de terre, juste une rougeur et un recroquevillement; et comme je prétendais poursuivre, sa main posée sur ma main. Fini. Le moment de se montrer plus tendre que jamais, surtout quand on peut vous trouver des raisons objectives d’être insatisfait; le moment de tourner sept fois sa langue avant d’éructer l’inévitable niaiserie : plutôt m’attarder à la soie de ses cheveux jusqu’au lendemain. Je n’avais oublié ni mon cours ni mon foyer, ni même Jen qui s’inquiéterait, je m’en souvenais juste assez pour constater à quel point ils m’étaient indifférents. Mais la nuit, après avoir plané quelque temps, semblait très décidée à se poser, on n’avait pas de lampe, et papa-pitaine était très présent dans la pièce, personnage secondaire, soit, mais dont la complaisance n’était pas établie, loin de là. “Soyons raisonnables” s’imposait, il me paraissait indélicat d’en laisser l’initiative à la femme de ma vie…
“Mon amour… on s’installe pour la nuit?
– Si tu veux.
– L’ennui, c’est que si la trempette se prolonge, la peau se fripe et jaunit. Moi, j’ai rien à perdre. Et sûrement je t’aimerais toujours vêtue de maroquin…
– Alors ça va.
– … mais un peu moins noyée, surtout si moi aussi! La tasse, ici, c’est pas du trois étoiles.
– Bref, tu veux qu’on s’en aille! Déjà!
– Ne serait-ce que pour pouvoir revenir. Jouer les prolongations, c’est un suicide social, ça peu me chaut, mais il se soldera par une séparation, et là je ne m’en fiche plus du tout. Si on ne doit pas se revoir, je ne te relâche que quand tu m’en donneras l’ordre formel; mais si tu consens à m’accorder un peu de futur…
– Si je consens à t’accorder… Mais c’est quoi, ces consens-là, et t’accorder? On n’a pas dépassé les politesses? Tu crois que ça m’arrive avec tout le monde?
– Mais à moi non plus, figure-toi! C’est bien pour ça que la suite m’est précieuse, et que je suis prêt à un sacrifice…
– Oui, t’as raison, faut qu’on s’en aille. Surtout qu’on a toute la route à remonter! Je crois que j’oublierai jamais cet endroit.
– Fais-moi une place dans tes souvenirs.
– Pour le moment, t’en as une dans le présent. Et depuis longtemps, tu sais! Jure-moi que tu n’es venu ici avec personne!
– Je peux pas te jurer ça. C’est Vidal qui m’a fait connaître le coin. On venait jouer aux échecs ici.
– Vidal? Oh, trop marrant! Je vois d’ici sa tête s’il s’était pointé… J’oserai plus y revenir, maintenant que tu m’as dit ça.
– Il bosse tout le jeudi. Et il n’y a pas que cette mare au monde. Tu pars, pour les vacances?
– Non.
– Alors on pourra se revoir?
– Tu pars pas, toi?
– Non. Je pars plus.”
Ça valait une étreinte; et puis une autre en la frottant; et puis une autre en se rhabillant; et puis une autre après. Le chemin était d’un noir d’encre, Ariane glissa, se rattrapa de justesse à un arbuste, le temps d’un clin d’œil pour me demander ce que je ferais du cadavre : la meilleure solution, c’était de mourir aussi, et ça me sembla facile.
Quand nous atteignîmes la route, mon scooter avait disparu.

Banal dans votre cité, où la pire des patates ne laisserait pas une bécane sans surveillance un quart d’heure. Mais dans le coin… Je vous l’ai dit, ils ont du retard : je ne fermais ma caisse qu’aux abords du lycée; et devant chez moi j’y oubliais souvent fric et papiers. Ce parking, je l’avais moult pratiqué, et à des heures indues; les marginaux qui s’y garaient devaient être tenus, il me semble, par une sorte de pacte? Bon, la route passait devant; mais j’aurais cru mon engin protégé au moins par sa vétusté : un piéton, d’accord, mais des chemineaux champêtres, on n’en rencontre pas des masses de notre temps; et s’amener en camionnette pour embarquer ce tas de boue… Je n’en ai jamais su le fin. Sur le moment, ça m’amusa plutôt : mon permis m’était rendu quelques jours plus tard. Et puis, je jubilais ou quasi, de payer pour mon bonheur: les dieux, qui avaient refusé l’anneau de Polycrate, cravataient ce fantôme de véhicule, je trouvais ça bon marché. Cet enthousiasme parut fort sot à ma compagne, non sans raison : nous n’avions pas lerche à faire pour téléphoner, mais, ensemble ou séparément, on pouvait nous reconnaître sur la route : autant ensemble, et bien emmitouflés. Je redoutais surtout ses parents, mais sans oser le dire, ni lâcher sa menotte quand une voiture nous croisait. Nous nous taisions, conscients tous deux sans doute qu’aucun mot ne serait à la hauteur. La nuit était bleue et froide, pas au point de perdre un bout d’oreille en la pinçant, mais peu s’en fallait. Pourtant, au premier village, à la première cabine, je lui soufflai : “On attend la suivante?” et elle me souffla “Oui”, d’un ton qui se donne toute. Nous nous rembrassâmes. Sa joue me gela le nez, pourtant proche de zéro, et elle accepta mon cache-tronche. Cinq bornes plus loin, nous renonçâmes à l’ascension du col : il était sept heures, nous étions transis, ça devenait craignos. Bigophone à ses vieux, bigophone à Julie : tout baigne! Mais il fallait nous séparer, et qu’elle marchât seule, ou sa mère, qui arrivait de plus près, m’aurait aperçu au passage; et je porte au dossier prémonition, rayon antithèse, la panique qui me saisit alors : je ne voulais pas la lâcher, j’en gémissais, tant j’étais sûr de ne pas la revoir.
Ma femme, qui tremblait d’avoir à identifier ma dépouille chaque fois que je prenais le guidon, dissimula sa satisfaction, mais pas son amusement. Quant à moi, il m’était aisé de mettre ma torpeur au compte de l’hypothermie et d’une mauvaise humeur honteuse. Mais j’aurais cassé le morceau sans hésiter : rien ne m’importait que d’abattre les obstacles.
“Ta petite s’inquiétait…” Je me tournai vers Pimprenelle, bien sanglée toute sage dans son petit siège. “Non, pas celle-là! Jennifer! Elle a téléphoné deux fois.” Et récidiva dès mon retour. Le nuage n’était pas assez épais pour que je fusse insensible à sa déception, mais l’irritation l’emportait sur l’apitoiement, Sarcastiquement, je la remerciai de la part qu’elle prenait à ma mésaventure (elle n’en avait soufflé mot) et ajoutai que je me ferais peut-être porter pâle le lendemain, ayant chopé la crève. Sur ce, à plus! Je savais que le job d’Edwige l’obligeait à ouvrir sa boîte dix fois par jour, et lui réclamai d’urgence un courriel ainsi conçu : “Peux-tu nous recevoir samedi pour une semaine avec quelques copains?” et toutes les excuses de rigueur quand on s’y prend si tard : réservation annulée au dernier moment, etc. Qu’elle se maniât le popotin, je lui expliquerais plus tard.
Le lendemain, impossible d’apercevoir Ariane dans la vaste salle qui servait de préau; j’inspectai les sas, les abords, me mis enfin en quête du cahier d’appel, et constatai qu’elle était marquée absente : merde! merde! Le soir même, les vacances commençaient. Qu’avait-il pu se passer? Je forgeais les scénarios les plus épouvantables, attendais une convocation qui ne vint pas, et ne me distinguai pas par ma tchatche ce jour-là : jeu du dictionnaire, concours de morpion, pot des profs, dindonneau aux marrons et bûche nauséeuse, festivités diverses et plus connes les unes que les autres, je traversai tout comme un spectre, l’œil rivé au mirage du bonheur et de la catastrophe. Jenny trouva une fissure pour s’excuser de son égoïsme. “Tu es folle, ma chérie! C’est moi qui te demande pardon!” Mais le cœur n’y était pas, ni à lui dire que je restais pour Noël – cela seul qu’elle désirait entendre, et n’osa demander.
Le soir, le courriel était là, impeccable : un autre véhiculait les commentaires, que je fis disparaître incontinent. Mais je n’en eus même pas le plaisir, tant j’étais angoissé : même d’une cabine, comment téléphoner à la caserne? Je me persuadais qu’on reconnaîtrait ma voix, que c’était toucher à la hache, provoquer l’orage s’il ne faisait que rôder. Ménage fait, je feignis de découvrir le message, et de tenir la chose pour manquée. “On peut leur laisser une clef quelque part. – Ça m’embête un peu, tu sais comme elle est, elle va foutre son souk. Peut-être même oublier de refermer la porte en partant, ou d’éteindre le feu. – C‘est un risque à prendre : elle nous a toujours bien reçus. – Manquerait plus que ça! On lui envoyait pas des sommations de dernière minute!” Enfin, au bout d’un gros quart d’heure de variations jésuitiques : “T’es sûr que c’est pas plutôt que t’as plus envie de la voir que mes parents? On peut pas leur faire ce coup-là, on est attendus demain midi, ils se préparent sûrement depuis un mois. – Ben oui. Si seulement cette andouille s’y était prise plus tôt! Elle nous traite en pis-aller, là. – Remarque, tu pourrais la rejoindre le 25… – Ouais, par le train jaune. – Ou même rester ici, au fond : tu sais, moi, sacraliser Noël, je suis pas trop pour; et Pimprenelle peut se passer de son papa une semaine. – Tu crois? – Fat! Il faudra bien qu’elle s’y fasse, quand j’aurai obtenu le divorce. – Comme je suis irréprochable, on me donnera la garde.”
Du tout cuit, d’évidence, et des ruses sans objet. J’aurais simplement déclaré : “Voilà ce qui me botte”, ou même : “Je pars avec ma maîtresse”, Julie était si respectueuse de la liberté d’autrui qu’elle m’aurait rétorqué : “Fay ce que vouldras”, et ne m’en aurait même pas tenu rigueur. Parfaite. Mais j’étais plus son enfant que son jules.
Je fis des courses-bouffe pour quinze jours, ou pour un régiment; les cognes s’étant postés au rond-point, juste devant le supermarché, j’attendis une heure qu’ils lèvent le camp, dans la foule de pré-Noël. Je ne sais pourquoi ce poireau m’est resté : comme le dernier rayon de l’innocence? Ou parce que j’étais harcelé par l’effroi qu’Ariane ne vînt en mon absence? Je ne vis personne d’assez proche pour lui demander de prendre le volant, si ce n’est Vidal, mais il était seul à remplir sa deuch, et depuis quelque temps des vents coulis sifflaient entre nous : en dépit de son infatuation, il n’avait pu lui échapper que je l’évitais : comme un alcool trop fort pour mon foie débile, soit, mais sa condescendance s’en vinaigrait. Du reste, j’étais dans un tel état de sidération que je reconnaissais à peine les gens, le soir je ne pus avaler un morceau, ni fermer l’œil de la nuit.
Jen me sauva du marasme : à peine Julie et Pimprenelle m’eurent-elles quitté, le lendemain, que le téléphone sonna : j’eus quelque mal à étouffer ma déconvenue, mais je jouais sur du velours : “ma petite”, persuadée que je ne restais que pour elle, attribuait ma maussaderie au remords, et rayonnait si visiblement qu’elle me traçait la ligne du devoir, avec l’exaspération dont il est toujours porteur. Elle arriva immédiatement, désolée et comme honteuse de ne pouvoir me consacrer un instant du 23 au 25, et si triste que je passe Noël tout seul, comme un pauvre enfant perdu, qu’elle cherchait sous quel prétexte échapper à la surveillance de ses frères, qui rentraient pour l’occasion, mais heureusement repartaient le 26 au matin, et ne revenaient pas pour la Saint Sylvestre. Combien émouvant, quand j’y ressonge, qu’elle ne m’émût pas! Causette, dînette, caresses, comme cette conjugalité m’aurait attendri deux jours plus tôt! Pour la première fois, nous étions pleinement libres – trop tard. Non que je m’en fichasse totalement : les jours qui suivirent me donnèrent à mesurer la vertu émolliente de cette diversion. L’attente et l’anxiété ne m’avaient pas tout à fait changé en eunuque, et mon insuffisante ardeur prit aisément le masque de l’insatiabilité – tout en me permettant une notable économie de capotes. Quand je m’affaissais, je recourais aux tripotages et léchouillages, pimentés des raaah de la passion, si faciles à imiter. Ça peut paraître étrange, mais je ne projetais pas Ariane sur cet écran vivant, et ne l’ai jamais fait. Comme, malgré le feu de bois que Jen avait allumé et attisé en experte tout en se laissant masser les fesses, puis prendre en levrette, les pauses étaient froides sur le tapis, je la fis monter jusqu’au lit matrimonial encore tout froissé, et nous y passâmes six ou sept heures, ne le quittant que pour pisser et pour l’unique coup de fil du jour, hélas sans surprise : Julie était bien arrivée à Marseille, voyage sans histoire, tous me saluaient et me rappelaient que j’étais désiré, sinon attendu. Et Edwige et ses potes? Personne encore, pas donné signe de vie! T’ennuies pas trop? Si, de toi, de vous!
Et ça deviendrait presque vrai, au fil de ces trois pénibles jours “de fête” que je passai seul avec ma sottise. J’avais dissuadé Jen de courir le moindre risque, et elle ne s’évada, le 24 au matin, que jusqu’à une cabine, juste pour un “Bon Noël! Je pense à toi!” où je ne puisai qu’agacement. Les minutes s’égrenaient interminablement, ramenées à une seule à présent, puisque leur contenu ne changeait pas, ou guère : tout en conservant la peur, j’en arrivai à une haine au moins hypothétique, à la résolution de battre froid Ariane, de ne plus daigner lui reparler, sauf si la force majeure excusait son silence, et elle impliquait que nous fussions séparés : comment pouvait-elle se montrer assez égoïste pour ne pas concevoir mon inquiétude, ou n’en avoir nul souci? Si elle méritait d’être aimée, elle était au moins à plat de lit, et sous verrou. En somme, morte ou odieuse, prisonnière ou insensible, les deux calices étaient amers, et il fallait en savourer le déboire ensemble, plus l’aigreur de l’incertitude.
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Publié dans Pointeur

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