Pointeur (9)

Publié le par Ab'alone

Je n’allais plus aux bains, et ne l’y avais jamais emmenée : il y avait une trentaine de kilomètres à faire, dont la moitié de lacets, les flics étaient parfois postés à mi-parcours; et le samedi, on n’y était jamais seul. Qu’est-ce qui me passa par la tête, le jeudi 20 décembre, qui précédait la sortie de Noël, d’enfourcher mon scooter et d’entreprendre cette virée? Un rien de redoux, le ciel était d’un bleu de chromo; je n’avais rien à faire avant le “rattrapage” de six heures, et je sortais d’une prise de bec avec l’administration, consécutive à la lettre salée où je dénonçais “le copinage et ses fromages” : le soliveau qui commandait en chef et ne demandait qu’à attendre paisiblement sa retraite avait vainement tenté de s’interposer entre la Bâche déchaînée et son accusateur, qui avait fini par se monter au même diapason, et j’étais assez lucide pour y voir une défaite. Quand on vit en marge des lois, et qu’on n’a pas les moyens de se faire craindre, il faut plaire à tout prix. Un prof qui poursuit son apostolat au lit ne se met pas la direction à dos, surtout quand elle dispose d’un riche réseau d’information, et celui de la Bâche était réputé : non seulement les mouchards fatiguaient sa moquette, comme partout, mais elle connaissait tout le pays. On chercherait la faille avec passion, et si on la trouvait, on ne me louperait pas. Bref, j’avais joué au con, il faudrait que j’en parle à Jen en la ramenant le soir. Ah! Je l’aurais bien emportée en vacances, à pied et dans mes bras, jusqu’à l’hémisphère sud! Mais claquemurés dans ce trou et visibles comme mouches en neige, il fallait qu’on se modère…
Qu’allais-je faire des vacances? Je n’avais rien décidé encore. Le ministère venait de les rogner, pour faire cadeau d’une semaine en février, précisément aux stations de sports d’hiver. De Lille, nous partions au soleil; mais à présent, nous étions en vacances toute l’année; en outre, déménagement et loyer s’additionnant, nous n’avions pas de doublezons de reste : il était donc prévu de passer Noël à Marseille, chez les parents de Julie; pas question que je m’y éternise, leur niaiserie me liquéfiait le cerveau; mais où aller? Chez les miens, probablement : Edwige y passerait. Mouais, Edwige… on était de revue. Au fond, j’aurais préféré rester là avec Jen, mais je ne trouvais pas de prétexte plausible, sans doute pour ne le chercher qu’un jour sur trois : le second, elle me pesait; et le troisième, j’avais peur.
On était ce troisième-là, et je roulais vers Thuès, sur mon Piaggio poussif, avec trois chandails, une parka ouatinée, un cache-col, une paire de gants, et les oreilles gelées. Laissons là le Destin, je veux, mais parfois ça semble aussi obscurantiste que de soutenir que les rêves n’ont pas de sens. Toujours est qu’à la sortie de Montlouis…
Elle faisait du stop. Je ne la reconnus pas d’abord, survêtue elle aussi, et les cheveux tassés dans un bonnet à pompon. D’où freinage tardif et brutal. “Je rêve! Y a pas école aujourd’hui? Il est vrai qu’on est jeudi…”
Elle n’avait pas l’air si emmerdée de me voir qu’elle aurait dû.
“Où vous allez comme ça, sur votre booster pourri?
– La route des Indes, ma belle. Et toi, sans indiscrétion?
– Vous m’emmenez?
– Un honneur et un avantage! T’es sûre que tu préfères pas attendre une B.M.W.?
– Non, c’est banal, les B.M.W. Mais là, sans vanne, vous allez jusqu’où?
– Aux bains, avant Thuès.
– À Saint Thomas?
– Ah, fi, fi! Un truc payant, plein de touristes? Pas moi! Aux bains sauvages! Connus des seuls initiés!
– Dommage que j’aie pas pris de maillot.
– Oh, c’est permis sans! Et nettement plus apprécié.
– Là vous parlez sans savoir, comme d’hab.
– Mais je ne demande qu’à apprendre!”
Elle éclata de rire. On l’aurait dite ivre, et, franchement, qu’on s’était bourrés ensemble, non au flot sans honneur de quelque noir mélange, mais à quelque gaz rare et subtil… Une ivresse à léviter. Je lui tendis mon casque. “Et vous? – Oh, moi, c’est tout de l’os : t’as pas encore remarqué?”
J’y allai d’autant plus mollo, sur cette route méandreuse et bordée d’à-pics, qu’Ariane ne s’était pas soudée à moi, et que je craignais même qu’elle ne se tînt à rien, raide comme un piquet. Ma bécane aux pneus lisses, déjà pas faraude sur la glisse, menaçait de verser à chaque virage. N’importe! Elle m’aurait dit : les Indes? Chiche! il me semble que je n’aurais pas pensé à revenir avant Venise, voire la Bosnie. Mes nouvelles résolutions de prudence dataient d’une heure, et c’est comme si je ne les avais jamais prises. Est-ce qu’elle fuguait? Ça ne m’intéressait que pour l’accompagner. Quant aux bains… ah bon Dieu, pourvu qu’ils fussent vides!
Prière exaucée. Pas un véhicule en bord de route. J’omis délibérément d’interroger ma passagère sur la suite de son trajet, empoignai la serviette, et lui indiquai la pente, affectant de tenir pour acquis son accord – et tout me porte à croire qu’il l’était : “Passe la première! Si tu dérapes, je ferai tampon. – Et on se balardera tous les deux. – Ah! Mourir ensemble! Quel pied!” Elle rit de nouveau, sans réserve, un peu hystérique, peut-être? Je n’en revenais pas, je tutoyais le ciel. On était hors-temps, hors-société, dans une autre vie. Comme elle patinait, je la poussai au derrière, qui ne parut pas s’en scandaliser. “Plutôt à gauche”… Je pris les devants, lui tendis la main, où elle mit la sienne sans vergogne visible. Juste un “qu’est-ce que vous me faites faire!” au passage de la voie ferrée et de son “Danger de mort” avec crâne et tibias de rigueur : pas de quoi casser la magie. Je me contentai de sourire, m’effaçai quand le sentier, trop étroit pour deux, s’aplanit : je ne voulais pas lui laisser voie pour s’enfuir, ni le loisir de regarder mon dos, d’y trouver un défaut, de se demander ce qu’elle faisait là. Et sans doute avais-je besoin de voir le sien pour croire que c’était tout de bon, que c’était arrivé. Pas un mot, pas même : “C’est loin?” Mais bien sûr, quand nous débouchâmes sur les bassins, j’en trouvai à rabattre sur la féerie du lieu, que le soleil ne visitait que le matin : pour tout dire il m’apparut soudain sordide, et, prenant les devants :
“À première vue, ça fait plutôt décharge publique, mais quand on est immergé, c’est divin.
– Vous allez vous tremper là-dedans?
– Comment ça, vous? J’espérais ne pas barboter seul! Si c’est une maladie que tu crains, je te fais observer que l’eau court, et que loin d’en donner, elle guérit tout, même la gueule de bois.
– Et le rhume? Il fait froid.
– D’autant meilleur! J’y suis venu par des nuits glaciales, c’est là que j’ai pêché mon idée du nirvana.
– Avec qui?
– Mais tout seul!
– Vous êtes sûr que je vais pas vous déranger l’ataraxie?
– Pas ma tasse, de toute façon. Il est des liqueurs que je prise davantage.”
On en avait discutaillé vingt fois en cours, dont une pas plus tôt que le matin même; mais ça prenait une autre couleur dans ce contexte, et pour l’apprenant et pour le prof, lequel au vrai ne songeait pas du tout à la triste sclérose d’un enseignement qui jamais ne donnerait droit de cité à cette sorte de sortie éducative : déshabillera-déshabillera pas, mes neurones n’allaient pas au-delà, l’alternative enserrait tout : rester vêtue, c’était tout refuser. Bien sûr, il fallait prêcher d’exemple; mais si, loin d’entraîner, le satyre à poil effrayait? Attentat à la pudeur, inutile de compulser le Code, deux ans! À condition de ne pas m’attaquer à ses boutons, car alors on frisait la tentative de viol, et adieu ma jeunesse!
“Vous êtes sûr que personne ne va arriver? Tous ces détritus…
– Les séquelles du week-end. En semaine, je n’ai jamais vu un chat.”
Mensonge. Et la survenue d’importuns ne laissait pas de me hanter aussi, à l’arrière-plan : il faisait salement beau. Mais je retenais surtout l’affaiblissement des réticences, et dénouai lentement mon cache-col, dézippai ma doudoune, résolu à m’arrêter avant le slip, mais embêté qu’il ne fût ni très propre, ni très sexy… Puis, comme elle restait immobile, j’eus peur qu’elle ne s’apeure, fis trois pas, et lui enlevai son bonnet. Cascade de chocolat. “Qu’est-ce que tu crains? On le sait, que c’est de la teinture…”
Le poids de cette réplique imbécile? Plume, ce me semble. Sur le moment pourtant, elle parut décisive : Ariane commença à se déboutonner, en prenant soin de garder un temps de retard. J’affectais de promener les yeux sur le versant d’en face, les siens restaient rivés à terre…
Objectivement, pas terrible. Aucune chance de décrocher jamais la page centrale de Play-boy. Pas maigre, non, mais de tétons comme sur ma main, ou, disons, les salières attendrissantes de l’Ingénue Libertine. Il me parut étrange qu’elle les libérât avant d’ôter son jean, c’est qu’il fallait attendre pire. J’étais déjà nu, feignis de grelotter, courus à la vasque tiède, m’y étendis. Elle pivota, me tournant le dos.
Un cul tout à fait confortable, mais plutôt luth ou violoncelle, sans pli pour marquer la frontière des jambes… Et puis un tournemain, et la voilà nue devant moi, chocolat au sud, ou je m’étais trompé, ou elle faisait bien les choses; mais je ne m’y attardai pas : ces espèces de bosses… “Viens! Tu vas geler! Je te fais une place!” Elle goûta de l’orteil, trouva ça trop chaud, entra précautionneusement, s’étendit, mais pas à touche-touche. À présent, on pouvait regarder.
En deux… trois endroits, ses jambes étaient déformées par d’étranges tuméfactions, ivoirines comme toute sa peau, de sorte que je me crus victime, l’eau aidant, d’une illusion d’optique ou d’une hallucination, comme Jean-Jacques avec son téton borgne : est-ce que c’était trop beau pour que j’accepte mon bonheur? Je n’avais pourtant pas tué ma mère en naissant…
C’est elle qui, comme j’amorçais un rapprochement au millimètre, rompit le silence :
“Vous avez vu mes jambes?
– Entre autres… Et je constate que j’ai des excuses à te faire, que tu n’es pas une fausse brune…
– C’est pas joli-joli, hein?”
Ça semblait assez hideux, en effet.
“Ben si c’est mon avis que tu demandes, l’ensemble serait plutôt à ma convenance, au contraire…
– Mais ça, hein? Ça?”
Je n’entendis pas “touchez!” mais l’inflexion le clamait, et c’est ainsi que les caresses débutèrent, sur une gibbosité au-dessus du genou, où mes doigts sentaient comme la levée supplémentaire d’une mycose, ou d’une cicatrice.
“C’est vrai que tu serais mieux sans. C’est quoi? Un accident?”
Exostose. Je ne suis pas certain d’avoir retenu le nom, mais les racines collent avec la description qu’elle entreprit séance tenante, ou avec l’image horrifique que j’en tirai, de tibias et de péronés se ramifiant en tous sens, perçant la peau, et rendant périodiquement nécessaire le passage sur le billard et l’ablation des excroissances à la scie. Je n’avais jamais ouï causer d’un tel mal, c’est une mutante qui m’était décrite là par elle-même. Et une fois de plus, c’est plutôt la pitié que la concupiscence qui fit office de vasodilatateur… avec le temps. Très très correct au début, je m’en flatte. Je lui parcourais les jambes d’une main aussi légère que possible, en m’attardant sur les parties anormales, pour bien montrer qu’elles ne me dégoûtaient pas, en remontant toujours un peu plus vers l’aine dans la phase ascensionnelle, mais en veillant à descendre aussi jusqu’aux pieds, histoire, je ne sais pas… que ma tendresse ne dévoilât pas trop vite la face grimaçante du désir? ou de laisser croître celui de ma partenaire? Je lui tenais le crachoir sans discontinuer, de crainte que le silence ne lui donnât le loisir de se reprendre : naïf? Vous savez, quand on aime… Car j’aimais. La révélation de cette tare, et de l’humiliation secrète qui y prenait source, ne m’avait pas refroidi, mais emporté sur l’aile de la compassion : je me voulais infiniment secourable, non certes sur le plan médical, où je n’entendais rien, mais pour la psy, je ne craignais personne : Ariane m’avait tout montré, il fallait que j’aime tout, et l’aide à s’aimer. Sous la torture, je ne pourrais me rappeler la moindre de mes répliques, tant elles étaient fausses et cul : du t’es folle et du meu non meu non à peine améliorés… pire encore, quand elle évoquait la souffrance et le désespoir des opérations, car là il n’y avait plus qu’à acquiescer avec componction.
La pitié est un sentiment de nos propres maux dans les maux d’autrui : je n’en crois rien du tout, François. Est-il un être humain assez démuni, assez abattu, pour goûter la pitié dont il est l’objet? Il faudrait au moins qu’elle ne se donnât pas pour telle, qu’il fût loisible de croire que l’autre ne sait pas qu’on sait que c’est elle qu’il manifeste. En tout cas, presque tous regimbent et se révoltent au moindre soupçon : pour être efficace, la pitié doit avancer masquée. D’amour, d’admiration, de distinction quelconque. Il est difficile d’apporter à son semblable une paix dont on jouit bien rarement soi-même, mais c’est déjà un beau triomphe pour la charité que de faire un outrecuidant d’un paumé, un salopard de celui qui vous émouvait : il vous a cru, il a pris confiance en lui, comme on le conseille sur les bulletins. Le plus souvent, on s’arrange avec la doublepensée : on se voit beau, noble, génial, mais sans oublier que cette vision dépend du bon plaisir de ce juge-là, de ce spectateur, et qu’il serait sage de ne pas tuer la poule. Et quand on rue dans les brancards, ma foi… le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois, ou de les affermir. Sans préavis, Ariane se dressa brusquement à mi-corps hors de l’eau puante :
“Dites donc, je suis pas un chat!
– Ah bon? Pourquoi tu sors tes griffes, alors?
– J’ai pas besoin de votre pitié!
– Tu crois que c’est de la pitié? Tu serais pas un peu conne? Depuis le temps, t’as pas remarqué que… je t’aime?… Je sais, j’ai pas le droit.”
Ce Qu’il Fallait Dire. Ça lui cloua le bec, ce bec qu’elle se reprochait sans doute d’avoir trop ouvert pour geindre. J’écartai les boucles de son visage grave et étonné. Elle se laissa retomber et le pencha sur mon épaule.
J’avais relu le merveilleux roman de Zweig, La pitié dangereuse, quand Jen me l’avait restitué avec éloges émus. Un seul reproche : on sait trop à quoi s’en tenir, chez Hofmiller, pas d’hésitation : il y a la pitié, il y a l’amour, qui pourrait confondre? Ça ne rend pas compte de ce que je ressens, et je sens Proust plus proche quand il fait allusion à cette “affection du genre le plus fort, celui qui a pour base la pitié”. Ah, c’est difficile, je n’y vois pas clair en moi, et n’en ai sans doute pas envie. C’est sûr qu’Ariane avec la trogne d’une vieille pocharde, vraiment pitoyable, la mère de Jen, par exemple, on tirait l’échelle. Est-ce seulement l’illusion d’être protecteur, que je cherchais auprès de mes fillettes, alors qu’au fond elles menaient le jeu, et que je me modelais sur leurs sentiments? Sais pas. Est-ce que je suis sûr, seulement, que le dévoilement de seins parfaits et de jambes au tour aurait enrayé ma folie? Il me semble : l’imperfection, l’infirmité, n’importaient pas en soi, mais bien la fêlure à l’âme qu’elles résumaient, le besoin qu’Ariane devait avoir de moi. Hautaine, je l’aurais chiée; tiède, j’avais rêvassé d’un réchauffement; ouverte, elle m’avait ouvert; humiliée, complexée, je l’aimais. Au fond, je ne suis pas si mal fabriqué : mes grandes passions ne vont pas au plus difficile.
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Publié dans Pointeur

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