"Écrire pour soi ": blague

Publié le par Ab'alone

Célébration de Gracq en conclusion du tome III des (souvent délectables) Mémoires de Régis Debray : l'homme de l'ombre et du silence, l'acharnement à l'œuvre et le refus du Goncourt… "notre dernier écrivain"… S'il est un cliché coulé dans le plastique nuance airain, c'est bien le parallèle entre l'artiste authentique, qui ne pense qu'à son œuvre, et l'histrion qui ne se préoccupe que de l'effet qu'elle fera. Loin de moi l'idée de nier l'immense palette de nuances qui sépare un Gracq d'un Sollers, la différence surtout entre le margoulin qui "élabore des stratégies", étudie le marché pour satisfaire à la demande, si conne qu'elle soit, et l'anachorète attentif à la dictée intérieure. Mais pas d'histoires : outre que ce dernier n'est pas nécessairement meilleur, jamais il ne me fera croire qu'il est indifférent à la réception de son produit fini. Nietzsche s'enivrait d'une lettre élogieuse de Taine, Baudelaire aurait fait dix ans de purgatoire pour un mot aimable de Sainte-Beuve, Stendhal délirait de bonheur que Balzac eût aimé La Chartreuse de Parme. Joyce se désola de voir éclater la seconde guerre mondiale… parce qu'on risquait de ne pas accorder toute l'attention requise à "Finnegans wake", qu'il venait de mettre au jour. Un extraordinaire novateur comme Proust, que nul n'aurait connu s'il avait habité la Lozère, sans fric ni potes (puisqu'à l'issue de quelques refus, entre autres Gido-gallimerdeux, il a été obligé de publier "Du côté de chez Swann" à compte d'auteur) attachait une telle importance à son lectorat qu'il tympanisait Grasset pour qu'il baissât le prix du volume; le Messie de "l'art pour l'art", l'ascète de Croisset, ne s'est embarqué dans "Madame Bovary" que suite au fiasco de son "Saint Antoine" devant Bouilhet et Du Camp; certes il eût rechigné à sucer des verges pour se faire éditer, et c'est (encore) une chance pour la postérité que Du Camp, le scribouillard opportuniste, ait "mis son gant" sur la place de son pote. Mais s'il avait dû remettre son manusse au tiroir, je doute que Flaubert eût trouvé la force d'écrire le suivant. Ce type de blocage est fréquemment évoqué dans les journaux intimes : quand on ne publie pas, on n'arrive plus à produire. John-Kennedy Toole, lui, en est mort, et "La conjuration des imbéciles" n'a pourtant rien d'un texte appelé par la conjoncture, se lovant dans la demande.
Vous me direz (façon de parler!), et je vous l'accorde, que ceux qui ne montrent rien, on n'a aucun moyen de les connaître – mais aucune raison, du coup, de présumer qu'ils existent. J'ai éprouvé l'émerveillement, commun naguère en Turquie, de voir le garçon me faire signe que mon çay était payé, par quelqu'un dans le salonu qui ne se démasquait pas – mais il était connu de ses commensaux, et du garçon : c'est un début. Comme disait Pascal, "Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j’en vois quelques-unes dans l’histoire, elles me plaisent fort; mais enfin elles n’ont pas été tout à fait cachées puisqu’elles ont été sues et, quoiqu’on ait fait ce qu’on ait pu pour les cacher, ce peu par où elles ont paru gâte tout" – le B.A.iste trouvant son salaire dans l'opinion. Ça ne GÂTE en rien la littérature, à mon avis, mais ça la remet à sa place : non une activité autistique et masturbatoire, mais le terme d'un ÉCHANGE, retardé, truqué, tant qu'on voudra : échange tout de même, et réduit à l'absurde si la contrepartie égale zéro.
Blague, l'œuvre de trop-plein qui "demanderait à sortir", et qu'on ne communiquerait aux autres qu'accessoirement! Ne considérer le besoin d'écrire qu'en relation avec la "chose à dire" et tenir la publication pour un DON relève d'un refus de lucidité autoprotecteur : toute littérature, tout art, est un APPEL plus ou moins voilé. "Se faire bien voir", écrivais-je brutalement à XXV ans (et encore : "sous la plume d'un Diafoirus" : prudence! prudence!), n'osant pas avouer, comme Orlanduccio Bartholo (que je n'avais pas lu) : "La littérature est demande d'amour." D'ailleurs, je n'oserais toujours pas, "amour" m'écorche le corgnolon, mais qu'il y ait DEMANDE, d'admiration, de rédemption, ou au moins de compréhension, ce sont les FAIBLES qui le nient et se le cachent. "Je n'ai pas besoin des autres" signifie TOUJOURS, quand on le dit ou l'écrit : "J'ai peur qu'ils ne se dérobent, ou ne me jettent des pierres, et je leur prêterais trop le flanc, de confesser leur pouvoir." Combien j'en ai vus de ces "j'écris pour moi", qui, l'encre à peine sèche, postaient leur première élucubration au concours de Saint Trouduc! et, honorés d'un accessit, finissaient par ne plus rimer qu'en fonction des thèmes proposés par les festivals de l'an!
Au bout de vingt cahiers, plus, depuis l'ordi, 1200 A4 virtuelles corps 10 d'un journal intime sur lequel nul n'a jeté les yeux que frauduleusement, gardant sous le coude deux romans et une flopée de texticules que je n'ai montrés à personne, moi qui préfère mourir à ouvrir au forum un "fil" pour vanter mon blog, je vous l'affirme néanmoins, mes plus-très-chers-frères : on n'écrit pas "pour soi", sinon des notes pour préparer le "pour autrui". La Valeur, on l'affirme, mais provisoirement, en attente d'aval. Quelles œillères, quel bandeau, ne faut-il pas porter, surtout, pour "publier" en ligne, et prétendre qu'on se fiche des retours! Mais voilà : on les redoute, et l'on a surtout peur de s'enliser dans le silence, le mépris, l'indifférence : on proclame donc que tout cela n'est rien, pour affecter de vouloir son destin : comédie jouée aux autres, et dont on est dupe. Faiblesse! La pire de toutes : celle qui consiste à refuser de voir sa faiblesse en face, donc à se fermer la seule chance d'en triompher.
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Publié dans Blog sur blog

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S
Bonjour! Je découvre votre blog.<br /> J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ces quelques lignes; j'ai eu quelques éclats de rire, même, chose suffisamment rare pour être signalée. Je reviendrai.
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J
Je me sens un peu ridicule ces trois messages sont les miens! Je te souhaite néanmoins une exellente année.
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J
En souhaitant que tout aille bien pour toi.
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J
La source est-elle tarie? Ou la pose de mots est salutaire! Quoi qu'il en soit, il me tarde de te lire encore. Bien à toi. JFdP
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