Écrire : une Action à Affres Atténuées
Pour éviter la resucée, encore un court extrait de mon premier nounours, "La nuit du cas Trou" (section : "La névrose de Lagarde et Michard"), écrit à XXV berges, et repeigné à XXX, en le mettant sur ordi.
Car on écrit pour se faire bien voir; mais sous ce rapport la littérature ne manque pas de concurrents. Nous verrons que son triste succès est en partie fruit d'une pression exercée par l'école : il est banal de dire que si la vie monastique jouissait de plus de notoriété et nous était imposée au même âge que Molière, on verrait s'amincir les rangs des gens de lettres. Contentons-nous provisoirement de rappeler que cette occupation singulière se caractérise par une dissociation en deux stades, écriture et publication, dont le second seul, impliquant la présence d'autrui, peut être qualifié d'"actif" : il ne s'associerait l'écriture que si l'intention de publier était toujours présente à la conscience; or il n'en est rien : le désir fondamental d'être reconnu est bientôt relayé et masqué par le plaisir douloureux d'écrire, la quête du beau et du vrai, la pression des "choses à dire", du "monde à révéler", et la motivation initiale s'estompe* pour l'écrivain au travail. Quand bien même le plaisir manquerait, il est loisible de se bercer jusqu'au point final de la fiction qu'on n'écrit que pour soi : ainsi l'uvre s'achève-t-elle sans qu'on ait agi; mais après il ne reste plus rien à faire : publier, s'imagine l'auteur en herbe, n'exigera qu'une attente passive. Ainsi, de la dissociation procède qu'on n'agira à aucun moment : car dans le premier temps on ne fera qu'agiter le poignet; et dans le second, le résultat concret de cette agitation se défendra seul. Bien entendu, cette vision reste scolaire, pour la raison que la conscience opère le raccord entre production et livraison aux bêtes, et que la joie à écrire n'est qu'un avatar du désir d'être reconnu; puis parce que risquer hors du nid l'uvre achevée n'ira pas sans tribulations**. Il n'en reste pas moins que la littérature se présente, pour reprendre l'expression de M. Gidoux-Rigoumet, comme une Action à Affres Atténuées. À bien des égards : le laps de temps qui sépare le travail de l'entreprise offre aussi l'avantage d'une limitation du risque : libre à vous, si c'est mauvais, de mettre au panier. Le moment opportun n'est pas fixé de l'extérieur : nulle agression à contenir, nulle "occase" à saisir : la préparation n'a de limite que celle de la vie; et elle n'est pas seulement licite, mais recommandée. L'écrivain dispose en outre d'un arsenal de dérobades : hermétisme; commodités romanesques : libre à vous de loger une remarque contestable dans la bouche d'un garçon de café, ou un parallèle fantaisiste sous la plume d'un Diafoirus; en principe, vous ne pouvez que gagner à ce manège, puisque le subtil, il a fallu que vous le trouviez, et que le sot est entièrement de votre personnage***. Il faut aussi mentionner l'usage du pseudonyme chez Trou, qui signe toutes ses lettres de noms aux assonances vulgaires : ce n'est moi que si vous aimez.
*. À tel point qu'elle doit disparaître complètement du texte, et que la vulgarité en littérature ne sera autre chose qu'une tentative trop nue de forcer l'admiration, soit que l'auteur carrément se loue ou se dénigre, qu'il feigne maladroitement de dominer ce qui le dépasse, ou qu'il aille braconner dans un dictionnaire des synonymes qui ne sont pas de lui. Mais ne pas oublier que c'est le FAUX qui franchit les siècles, sous la forme d'un "bon ton" littéraire qui consiste à dissimuler la revendication fondamentale de l'écrivain.
**. Les manuels de littérature que j'incrimine sont fort pudiques sur la cécité des éditeurs : tel rejet de manuscrit y est présenté non comme la norme, mais comme une aberration vite corrigée, un simple délai apporté à une consécration inéluctable; mais les épreuves terribles (TUANTES, souvent) au cours desquelles le jeune auteur se dessille sortent de mon sujet : Trou ni Gringues n'en ont fait l'expérience; et ils s'imaginent qu'à défaut d'un ami dévoué, il leur suffira, pour passer contrat, d'une lettre spirituelle.
***. Se méfier de cet instinctif calcul dans le domaine moral : ce sont les traits les plus ignobles du personnage dont on affuble en général l'auteur.
Car on écrit pour se faire bien voir; mais sous ce rapport la littérature ne manque pas de concurrents. Nous verrons que son triste succès est en partie fruit d'une pression exercée par l'école : il est banal de dire que si la vie monastique jouissait de plus de notoriété et nous était imposée au même âge que Molière, on verrait s'amincir les rangs des gens de lettres. Contentons-nous provisoirement de rappeler que cette occupation singulière se caractérise par une dissociation en deux stades, écriture et publication, dont le second seul, impliquant la présence d'autrui, peut être qualifié d'"actif" : il ne s'associerait l'écriture que si l'intention de publier était toujours présente à la conscience; or il n'en est rien : le désir fondamental d'être reconnu est bientôt relayé et masqué par le plaisir douloureux d'écrire, la quête du beau et du vrai, la pression des "choses à dire", du "monde à révéler", et la motivation initiale s'estompe* pour l'écrivain au travail. Quand bien même le plaisir manquerait, il est loisible de se bercer jusqu'au point final de la fiction qu'on n'écrit que pour soi : ainsi l'uvre s'achève-t-elle sans qu'on ait agi; mais après il ne reste plus rien à faire : publier, s'imagine l'auteur en herbe, n'exigera qu'une attente passive. Ainsi, de la dissociation procède qu'on n'agira à aucun moment : car dans le premier temps on ne fera qu'agiter le poignet; et dans le second, le résultat concret de cette agitation se défendra seul. Bien entendu, cette vision reste scolaire, pour la raison que la conscience opère le raccord entre production et livraison aux bêtes, et que la joie à écrire n'est qu'un avatar du désir d'être reconnu; puis parce que risquer hors du nid l'uvre achevée n'ira pas sans tribulations**. Il n'en reste pas moins que la littérature se présente, pour reprendre l'expression de M. Gidoux-Rigoumet, comme une Action à Affres Atténuées. À bien des égards : le laps de temps qui sépare le travail de l'entreprise offre aussi l'avantage d'une limitation du risque : libre à vous, si c'est mauvais, de mettre au panier. Le moment opportun n'est pas fixé de l'extérieur : nulle agression à contenir, nulle "occase" à saisir : la préparation n'a de limite que celle de la vie; et elle n'est pas seulement licite, mais recommandée. L'écrivain dispose en outre d'un arsenal de dérobades : hermétisme; commodités romanesques : libre à vous de loger une remarque contestable dans la bouche d'un garçon de café, ou un parallèle fantaisiste sous la plume d'un Diafoirus; en principe, vous ne pouvez que gagner à ce manège, puisque le subtil, il a fallu que vous le trouviez, et que le sot est entièrement de votre personnage***. Il faut aussi mentionner l'usage du pseudonyme chez Trou, qui signe toutes ses lettres de noms aux assonances vulgaires : ce n'est moi que si vous aimez.
*. À tel point qu'elle doit disparaître complètement du texte, et que la vulgarité en littérature ne sera autre chose qu'une tentative trop nue de forcer l'admiration, soit que l'auteur carrément se loue ou se dénigre, qu'il feigne maladroitement de dominer ce qui le dépasse, ou qu'il aille braconner dans un dictionnaire des synonymes qui ne sont pas de lui. Mais ne pas oublier que c'est le FAUX qui franchit les siècles, sous la forme d'un "bon ton" littéraire qui consiste à dissimuler la revendication fondamentale de l'écrivain.
**. Les manuels de littérature que j'incrimine sont fort pudiques sur la cécité des éditeurs : tel rejet de manuscrit y est présenté non comme la norme, mais comme une aberration vite corrigée, un simple délai apporté à une consécration inéluctable; mais les épreuves terribles (TUANTES, souvent) au cours desquelles le jeune auteur se dessille sortent de mon sujet : Trou ni Gringues n'en ont fait l'expérience; et ils s'imaginent qu'à défaut d'un ami dévoué, il leur suffira, pour passer contrat, d'une lettre spirituelle.
***. Se méfier de cet instinctif calcul dans le domaine moral : ce sont les traits les plus ignobles du personnage dont on affuble en général l'auteur.
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