Pointeur (7)

Publié le par Ab'alone

Dans le portrait de révoltée qui suivit, bagarres jusqu’au sang, saut par la fenêtre du premier étage pour éviter une tante honnie, promenades nocturnes, à pied ET À CHEVAL, je ne reconnus rien de la polarde que je croyais familière, et du reste la belle dame perdait les deux tiers de sa salive, tant m’obnubilait une révélation à laquelle je n’ajoutais pas foi, certes, MAIS. Nul, si ce n’est les profs sans impact, n’est plus porté que les parents à mettre les engouements sur le dos de l’amour : il frappe en aveugle, on n’y peut rien. Votre mioche vous traite de con, et porte aux nues la pensée d’un bellâtre : ce n’est pas qu’il soit plus malin, c’est qu’il est aimé. Ça vous panse l’orgueil. Mais cette femme était différente, c’est au compte de mon ouverture d’esprit, en somme, qu’elle avait porté ma réussite, et surtout je n’aspirais qu’à la croire.
Rien n’en fut changé : un peu d’assurance, tout au plus? Je ne pouvais pas revoir cette poupée de porcelaine sans que la vision de la mère m’apparût chimérique : Ariane n’était pas teigneuse en cours, j’avais forcé en parlant de bouderie, elle était froide, comme si elle n’avait rien voulu savoir de ma spécificité, et tenu à me rappeler constamment que je n’étais qu’un prof comme les autres, nullement dispensé de scander un hexamètre dactylique par on ne sait quel ministère des âmes : “Et si on nous le demande au Bac? – Il faudrait que vous tombiez sur une vieille fille qui vient de se réveiller après un siècle de sommeil.” Objectivement, rien ne m’autorisait à transmuer en amoureuse une empoisonneuse capable de moucharder à ses vieux qu’on n’avait pas traduit assez de latin. Et sans doute l’hostilité me frappait-elle davantage, de rabattre l’espoir instillé en moi par Madame Mère, et toujours renaissant.
Espoir de quoi, d’ailleurs? Je l’ai dit, j’étais comblé. Tout au plus irrité par ce problème mineur, désireux d’en avoir le cœur net, et d’iriser un peu la réplétion charnelle des chatoiements d’une Grande Passion Platonique, qui ne m’aurait pas accaparé, et, loin de détruire l’harmonie, l’aurait complétée. Jen allait un peu trop de soi, mais je ne me lassais pas d’elle, et quand je la pénétrais, je n’avais pas besoin de rêver d’une autre pour rester rigide. C’était un os, dès qu’elle frappait à la porte. Pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher de revenir aux ouvertures de conjungo qui m’avaient été faites sur le mode plaisant, de ruminer que la différence d’âge ne choquait pas les parents, et que… Je ne souhaitais assurément pas la mort de Julie, qui de son vivant ne m’aurait pas abandonné Pimprenelle, à laquelle la plus sublime pétasse ne m’aurait jamais fait renoncer : le réel se trouvait ligoté dans ce cercle. Mais l’imagination se complaisait à des photos de mariage à la cathédrale, avec une fée en blanc, toute l’armée de terre alignée sur le parvis, et des roulements de canons dans le lointain. Un matin au petit déjeuner, Julie me demanda sans préavis : “C’est qui, Ariane?” avec un sourire détaché. Je feignis de chercher. Ma propension à parler dans mon sommeil m’avait déjà joué des tours, mais, hein? on n’est pas responsable de ses rêves, et je n’avais qu’à me louer cette fois qu’ils donnassent le change : je dépeignis l’Ariane exotérique, et m’étonnai grandement qu’elle pût m’inspirer le Ça, “mais après tout, il m’est arrivé de coucher en songe avec un chef d’établissement”. Je doute en revanche d’avoir jamais bêlé “Jen” au plus noir de la nuit, dans l’intimité c’était “bichette”, c’était “ma puce” ou “ma chérie”, Julie aurait pensé que je rêvais de notre enfant; et puis, rêver de ce qu’on a!
Ma bichette eut un conseil de classe triomphal, et d’autant plus qu’elle y assistait : sa nullasse de prof d’anglais, qui voulait aventurer une réticence, fut conspuée à vingt voix. C’était plaisir de voir fondre tous ces vieux cons, même la mère Bachelier, qui broyait depuis vingt ans le collège dans sa poigne de fer et à qui certes on ne pouvait reprocher le moindre effort pour se rendre aimable : “Tu as toujours bien travaillé, Jennifer, mais cette année tu te surpasses! Continue comme ça, et il y aura concurrence pour te présenter au Concours Général!” Tous connaissaient peu ou prou son parcours, “ils lui auraient tout donné”, à condition que ça restât au conditionnel, et se votaient, à bien regarder, un satisfecit à eux-mêmes : voilà ce qu’ils avaient réussi à tirer d’un “cas désespéré”! Bonne preuve que tous les autres, qui avaient vagi dans des berceaux d’or, n’avaient qu’à s’en prendre à eux-mêmes de l’échec qu’ils ne cessaient de nous reprocher. Comme je l’aimais, ma petite “deserving poor”, cramoisie sous l’éloge, en songeant que sa meilleure note, celle qui irriguait les autres, n’apparaîtrait jamais sur son bulletin!
Le conseil de TS2 fut moins rose. Cramon, le proviseur semi-gâteux, me fit la fleur de liquider en premier mes deux latinistes, pour me laisser libre de mettre les bouts, et si Vincent fut célébré en chœur, j’en appris de belles sur Ariane. Oh, elle ne marchait pas mal, première en philo, en histoire, et plus qu’honorable dans le “bloc scientifique”, le seul qu’on prît en compte. Mais les absences, chers collègues, les zabsences! DOUZE APRÈS-MIDIS, en douze semaines! Et les mêmes, vous avez remarqué? Jeudi et vendredi! Aurait-elle une dent contre l’anglais, l’allemand, ou les T.P. de physique? Ou bien plutôt un coquin qu’elle rencontrait ces jours-là? Les représentants semblaient coopératifs, les salauds, mais ils ne savaient rien. Des mots d’excuse suspects, parfois, bien que la famille les eût avoués. La mère Grenouillat avait causé à la délinquante, convoqué le capitaine : autant pousser la chansonnette, ça n’avait rien changé, “elle se moque de nous”! Le pire des délits, pour les profs et les gendarmes. Que faire? Vidal, dont elle ne manquait pas les cours, se fendit d’une plaidoirie à caractère général sur le droit de choisir quand les résultats n’en pâtissent pas, qui prit l’assistance à rebrousse-poil; plus habile sans mal, après une captatio benevolentiae relative à ma matière subalterne et à mon faible droit de parler, j’invitai les collègues à contenir leur juste ressentiment, et à prendre des mesures vierges de vengeance, à ne pas oublier “l’intérêt de l’enfant” : ne serait-il pas “contre-productif” de la braquer? Voulions-nous qu’on l’enfermât dans une boîte à curés? Nous étions des adultes responsables, que diable! Et j’emportai le morceau grâce à l’aide prévisible de ce vieux con de Cramon, dont l’unique souci était d’éviter tout conflit, et de voir le moins de parents possible dans son burlingue : il dosa le P.H. de l’appréciation jusqu’à en faire du sirop. À quoi, faut dire, il excellait : son seul don, que je susse.
La maman ne m’avait pas dit ça! Ariane s’attarda à la fin du cours, le lendemain jeudi, pour des remerciements qui d’évidence lui écorchaient la glotte. J’en souris, du tout, c’est rien, et lui demandai d’un ton léger ce qu’elle pouvait bien avoir à faire de si passionnant ces après-midis-là : “Rien de spécial. C’est seulement quand il fait beau, ça me gonfle de rester là enfermée à subir des gens qui n’ont rien à nous apporter que de l’ennui. Vous n’imaginez pas à quel point c’est insupportable quelquefois. – Tu sais, j’ai pas besoin d’imaginer, y a pas si longtemps que j’en suis sorti. – Y a des cours que je brûle jamais. – Eh bien, s’il y en a ne serait-ce que deux ou trois qui t’intéressent, tu es déjà mieux lotie que je ne l’ai été. Mais n’espère pas que ton absence passe inaperçue : pour éviter les ennuis, tu devrais privilégier l’évasion intérieure : le ciel bleu, on peut le regarder par la fenêtre, et même les yeux fermés. Il est même plutôt mieux comme ça, non? – Peut-être.”
J’avais beau la fixer en modulant “ciel bleu” avec l’inflexion la plus caressante, je doutais qu’il fût saisi dans son double-sens : tout de même, si elle avait soif d’évasion, que ne venait-elle, le jeudi précisément, à l’heure où elle prenait la clef des champs, assister à MES voyages dans un fauteuil? Elle ne brûlait pas mes cours, soit, mais n’en redemandait pas non plus. Et tout de même le soleil ne brillait pas régulièrement ces deux jours-là : des profs chiants, je veux, mais ça restait louche. Du beau militaire dans l’air? Après tout, je ne connaissais de sa vie que ce qu’on avait bien voulu m’en raconter.
Quand nous nous séparâmes, Jen passait dans le couloir. Le coup d’œil qu’elle nous lança fut si bref que se piquer d’y lire eût été folie.

Le lendemain, premier décembre, je découvris dans mon casier neuf pages de galimatias auxquelles je me refusai à comprendre goutte; mais comme je m’apprêtais à les bouler au panier, Cadichon m’avisa de n’en rien faire : le trimestre de ski commençait le 4, au sortir du week-end. Et après? Eh bien, “après”, on respirerait; mais “pendant”, ce ne serait pas du millefeuilles : les élèves iraient descendre leurs pentes, quatre mois durant, le mardi et le jeudi, du lever au coucher du soleil.
Ce que cela impliquait, il me fallut la matinée pour en faire le tour : ma troisième de français était composée de sportifs, dont la moitié de skieurs. Jusque là, je n’avais eu à endurer, d’un cœur assez léger, que des matches d’une après-midi, des compèt’ d’un jour, au pire des stages d’une semaine, qui me privaient de trois casse-pieds. Cette fois, l’hiver s’installait : les quatre cinquièmes de mon horaire se déroulaient les mardis et jeudis matins; n’y assisterait plus qu’une demi-classe, et quelle! C’est un fait qui résiste aux explications, que sous le rapport de l’intellect, les sportifs étaient nettement clivés : en haut, les coureurs d’orientation, je ne vous expliquerai pas en quoi consiste leur discipline, une espèce de jeu de piste, car je n’en avais que deux, et pas les meilleurs. Tout en bas, quasi demeurés pour la plupart, les lutteurs (bonnard, je n’en avais pas) et les footeux, où se recrutait la quasi-totalité de mes cancres. Étrange : on pourrait attendre qu’un sport d’équipe exige plus de cervelle que le grand art de courir comme un dératé ou de se laisser glisser sur une pente. Mais c’était comme ça, et tous les ans, on m’y avait fait mainte allusion : flemmards, endormis, ne jurant que par leur “coach”, un demi-dieu qui pouvait leur faire faire deux cents pompes ou les injurier à longueur d’entraînement : “Quand on n’a pas de couilles, on reste chez soi! J’veux pas voir de gonzesses sur le terrain!” C’était “pour leur bien”, pour leur forger un “mental fort”, alors que leur signaler une faute d’orthographe constituait une intolérable atteinte au Respect. Je n’irai pas jusqu’à dire que les skieurs constituassent une aristocratie de l’esprit, et que Jen en fût représentative, mais enfin, au royaume des aveugles, ils dominaient à l’aise. Un prêtre ascétique se serait peut-être réjoui de n’avoir plus que des ânes à qui parler, et d’être débarrassé de “ceux qui peuvent se passer de nous”, mais je ne lui ai jamais été présenté : nul n’ignore qu’il n’y a rien de plus qu’une misérable revendication syndicale dans l’exigence de baisse des effectifs, et que fussent-ils dix, huit ou cinq, on ne peut rien pour les empêchés du cortex, ou si peu! Se borner à eux, en tout cas, c’est extirper de ce métier toute jouissance. Un trimestre durant, quatre heures par semaine, pas une lueur d’intelligence ne brillerait dans un parterre de vaches, disons de bœufs, car de surcroît le terrain de foot est un pré carré masculin, il ne me resterait qu’une fille!
J’en étais malade de rage et de dépit : la physique, l’anglais, ne perdaient pas une heure, et nul n’était, à beaucoup près, aussi sinistré que moi, moi qui avais eu la candeur en septembre de REMERCIER la mère Bachelier d’un emploi du temps matinal dont les nouveaux venus n’ont pas coutume de bénéficier. La salope, qui savait immuables les jours de ski depuis dix ans, avait dû ricaner en son for, et le temps des ronds-de-bouche était passé : je fis irruption d’un pied chaud dans son burlingue, et l’entrevue fut orageuse. Les rattrapages étaient prévus et payés, de quoi venais-je donc me plaindre? N’avais-je pas mis dans ma fiche de vœux que je ne voyais “pas de problème” à ce que les sportifs me fussent confiés? La mauvaise foi de ce crapaud était criarde : les rattrapages auraient lieu à des heures impossibles, à la demande des élèves, et au mieux sur des fractions : on ne rattrape pas deux jours ouvrés, seize heures, de cinq à sept, multiplié par quatre égale huit! Et de fait, deux seulement m’étaient imparties, sur les quatre que je perdais. “Vous pouvez en prendre d’autres, si vous trouvez des plages! – Des plages? Et quelles? À six heures du mat, ou à minuit? – Ah, vous vous débrouillez! Arrangez-vous avec vos collègues! On n’a jamais eu de problème! C’est une question de bonne volonté!” Je mis hautement la sienne en doute, mais son extrême bêtise gênait le dialogue tout autant que son autoritarisme et sa mauvaise foi : c’était une blague consacrée que la mégère avait bien de la chance de porter un nom pareil, parce que si elle avait dû compter sur ses facilités scolaires, eh eh… Elle ABHORRAIT les élèves brillants, tare fréquente chez les petits chefs, et n’en excluait Jenny, je suppose, que pour sa docilité, sa courtoisie, et sa médiocrité sociale. C’est avec un mélange de gouaille et d’agacement que les initiés attendaient, en collège, les “bon travail” saluant un gosse pétillant, mais insolent sur les bords, et les dithyrambes qui couronneraient un bourrin soumis. Du reste la virago classait les profs de même façon : tous ceux qui dépassaient, elle les prenait en grippe, et je me demande bien ce qui m’avait valu, à moi, cette distinction.
Je me précipitai chez le proviseur, et la pauvre ganache ne sut que balbutier : “Calmez-vous, M. Pointeur, calmez-vous”, et me promettre, en très gros, qu’il allait s’en occuper. Il eût probablement préféré que je lui empruntasse un mois de salaire.
J’en étais malade, j’en saoulai les oreilles de Julie, et confectionnai le week-end une bafouille vengeresse, qui avait le défaut de n’être que cela : car DÉRANGER LE SKI pour enseigner le français, il n’en pouvait être question. J’en étais malade, et pourtant je n’avais pas compris le pire : le lundi, à l’issue de l’unique cours “normal” qui nous restait, Jen me souffla : “Je pourrais vous parler?” La récré commençait. “C’est grave? – Ben moi je trouve, oui.” Mais déjà Delphine, Charlotte, Barbara, se groupaient autour de nous : “Alors, sieu, on vous verra plus?” Je ne pus que lui faire signe de me téléphoner, et passai l’après-midi dans les transes : j’avais fini par lui confier le soin de notre sécurité, et l’impunité est mère de l’imprudence : je savais Jen assez équilibrée pour ne pas s’émouvoir de prunes, et m’inquiétais tout particulièrement de ce journal intime que j’avais entrevu une fois dans son sac : elle l’y gardait constamment pour déjouer d’éventuelles investigations maternelles, mais moi, j’aurais bien trouvé moyen de fouiller le sac de ma fille et de m’offrir une lecture clandestine! J’avais risqué des objections, sans prendre position contre la volonté de se connaître qui se révélait là, et le profit qu’elle en pouvait tirer. D’ailleurs, j’espérais bien y jeter les yeux un jour…
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Publié dans Pointeur

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