La République Libertaire des Kerguelen

Publié le par Ab'alone

Je m'étais promis de le taire, et c'est sans doute pourquoi je le dis : un peu dépité qu'"À celle qui n'a pas de nom", qui m'a fait tremper trois mouchoirs, ne m'ait pas valu la queue d'un accusé d'émotion, ni la moindre sollicitation de gratteurs désireux d'en faire le tube de l'hiver. En revanche NE LISEZ PAS la chanson "fraîche du jour", la date de péremption est dépassée! Pas de raison que mes bouffées de nostalgie fassent des victimes! Je viens de tomber sur ce papier en m'évertuant à trier de vieilles lettres… Quelques jolis alexandrins, pourtant, çà et là (je pense surtout à "Quand on voit les gamins par deux main dans la main / Entrer dans la machine à courber les échines"…) mais que de "gaucherie", au double sens du terme! C'était l'hymne national provisoire de la République Libertaire des Kerguelen. Vous n'en avez jamais entendu parler? Ça ne m'étonne pas, voyez-vous, vous n'irez pas au piquet pour ça, car le programme qu'ébauchait ce "Chant du départ" n'a jamais reçu la moindre amorce de début d'exécution. Je ne suis même pas allé là-bas, comme Kauffmann en quête de son arche! Vers 91-92, une agence de voyages a offert aux amateurs quelques cabines sur le Marion Dufresne, qui assurait la liaison avec les Terres Australes et Antarctiques Françaises, mais c'était chérot, et j'ai retiré ma candidature en apprenant qu'au prix d'une semaine à gerber tripes et boyaux dans les quarantièmes rugissants on ne débarquerait que quelques heures à Saint Paul et Amsterdam, et tout au plus deux ou trois jours aux Kerguelen, alias Îles de la Désolation. Les croisières, moi… et puis l'utopie avait déjà douze ans dans l'aile, et ses sectateurs s'étaient résignés depuis belle lurette à faire leur salut autrement.
Nous n'étions pas des masses. Y avons-nous cru? Je pense que nous faisions semblant. C'était notre échappée de ciel bleu, cliché mal choisi, car le bleu en question, paraît-il, inonde rarement ces lieux. On n'y caille pas vraiment, puisque la mer ne gèle pas, mais tout de même les sorties en liquette ne sont pas conseillées : le vent est d'une telle violence qu'il faut faire gaffe à sa direction en ouvrant sa bagnole, faute de quoi la portière valse à vingt verstes; et qu'aucun arbre, aucun insecte à ailes n'y saurait tenir, ce qui s'est avéré fort gênant quand on a tenté de coller la myxomatose aux lapins qui, faute de prédateurs, pullulent sur la grande île depuis l'arrivée, vers 1870, je crois, d'un Adam et d'une Ève de leur race : pas d'insecte vecteur, la maladie ne progressait pas! De sorte que je suppose le problème irrésolu, bien que mes renseignements soient bouffés aux mites. On trouve aussi rats et souris en abondance, peuplement non programmé celui-là; et pour le folklore, les inévitables éléphants de mer et les rookeries de manchots. Si nous exultions à l'idée de disposer d'une énergie propre et inépuisable, bien décidés à bricoler nos éoliennes-maison, en revanche bouffer de l'animal ne nous enchantait guère : notre maigre effectif ne comportait aucun tueur, et nous doutions fort que la fonction d'équarrisseur fût compatible avec l'Homme Nouveau. Bah! on planterait des patates, ça pousse partout… ouais, mais l'huile, pour les frites? La France décréterait l'embargo… Tant pis, on les ferait au beurre : le lait d'éléphante de mer est riche en matières grasses… Ouais, mais c'est toi qui vas les traire? Et puis les lapins nous boufferont tout… Enfin, vous voyez le niveau de la commission agriculture : je ne vous révélerai pas notre âge d'alors, histoire de ne rougir qu'à demi. À notre décharge, nous étions citadins pur fruit, et à nous tous n'aurions pas su vider un poulet. Mais quelles belles notes en dissert!
Pourquoi pas une communauté pépère en Ardèche? Pour couper les ponts, brûler nos vaisseaux, comme les colons d'Anarres, dans "Les dépossédés" d'Ursula Le Guin (un modèle!). On ne se donne pas à fond quand on peut faire autrement. Pourquoi ces rivages inhospitaliers? L'Hymne national le chante : "Les paradis sont pris". Et l'on subodore que l'austérité, petits repus des XXX Glorieuses, nous enivrait en soi, qu'elle nous paraissait une condition sine qua non pour "changer la vie". D'ailleurs, c'est plus facile d'abolir la propriété quand il n'y a rien qui vaille à posséder!
Le collectivisme était évidemment… "de rigueur", ah mais non! Pure joie! Choix enthousiaste! Ce "tien" et ce "mien" nous entravaient. Mais subsistait le problème des inégalités naturelles, non de force physique, puisque tous les muscles, schwartzy-jambonneaux comme rayons de vélo, seraient au service du peuple, ni d'intellect, puisque celui qui trouverait la bonne solution n'en tirerait ni gloire ni pouvoir; ce qui nous turlupinait, c'était la beauté : il y avait, du moins pour l'Homme Ancien, des corps attirants, et d'autres… moins. On n'allait quand même pas se forcer, ce serait niquer d'avance la Rénovation! Et l'un de proposer qu'on refusât les canons à l'embarcadère (mauvaise copie : on est toujours le canon d'un plus moche, Hume au XVIIIème a tranché une controverse marrante sur le sujet, où rien moins que Dieu n'était en jeu), l'autre de décréter que "nos" corps, fi, hérésie! Qui désire en use! Soit, mais ceux qu'on ne désirerait pas? Leur épanouissement semblait compromis… En fin de compte on s'était mis d'accord pour ne baiser qu'ensemble, et dans le noir… Même ce grand louf de Fourier n'avait pas pensé à ça!
Alors, vous comprenez, moi, la "gauche" des petites augmentations, des petites garanties de l'emploi, des petites protections sociales, des petites retraites, la gauche des nomenk ou du service public… "laissons-la là", la lère. Réservez-moi une place dans le bateau! C'est con comme la lune, mais je suis toujours prêt à partir. Peut-être parce que c'est impossible? La surenchère idéologique, excuse classique pour l'abstention concrète…
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