Pointeur (5)

Publié le par Ab'alone

Jen attendait près des chariots, et ne se précipita pas vers moi : c’était de bon augure. “Bonjour, toi.” lui glissai-je avec le sourire le plus enjôleur. “Écoute, faut que je fasse des courses pour donner le change. Accompagne-moi, on parlera dans les rayons. Mais dis-moi tout de suite si tu as un ennui ou si tu cours un danger.”
Mais non, pauvre chérie, aucun : maman prolongeait son sommeil éthylique, et le brusque éclairage nocturne resterait inexpliqué. Seulement, six ou sept heures d’insomnie avec un tel secret… elle ne pouvait plus tenir, elle en serait devenue folle, il fallait qu’elle vérifie : ce sont des monosyllabes que je traduis là, à vrai-dire : elle trottinait cramoisie et quasi-muette, image vivante de la culpabilité ou de la déception, pendant que j’entassais dans mon caddy des denrées tout à fait “normales”, mais sans référence aux stocks constitués : Julie s’étonnerait de voir les nouilles s’ajouter aux nouilles, et pas un carré de sucre, dont nous manquions.
Le samedi matin, ça ne devait pas louper : les convives de la veille étaient encore au lit, mais nous ne manquâmes pas de croiser quelques profs en pleins achats hebdomadaires; nous échangeâmes quelques mots avec la mère Grenouillat, réputée langue de pute, en entassant dans le coffre mes achats farfelus. Au rond-point, je tournai vers Estavar : “Tu vois, ce qu’on vient de faire, ça paraît rien, mais c’est une folie à ne jamais recommencer. Il ne faut pas avoir honte de prendre des précautions : les gens sont méchants, tu sais, ils font des saletés de ce qu’il y a de plus beau. Ils peuvent démolir ta vie, et la mienne aussi, par la même occasion : tu seras montrée du doigt dans tout le patelin, et moi je ferai quelques années de taule avant de me retrouver clochard – pour t’avoir aimée, alors que si je te haïssais, personne n’y trouverait rien à redire.” Je posai ma main sur la sienne, nos doigts se croisèrent. “Même de prendre cette route, alors qu’on sait qu’elle ne mène ni chez toi ni chez moi, ça pourrait nous être funeste. Tu sais quoi? Tu devrais déployer ce journal devant toi, ou mieux, poser ta tête sur mes genoux”… Elle ne boudait pas du tout, engourdie seulement, et s’empressa d’obtempérer. Beaucoup de lacets sur cette putain de vicinale, mais en ralentissant un peu, je pouvais lui caresser la tête en continuant mon cours. Bien que fort studieuse d’ordinaire, je doute qu’elle en ait suivi un autre avec autant d’attention. En tout cas, elle a tout retenu : ne parler à personne, ça faisait déjà rengaine; rencarts dans des coins déserts (elle les connaissait mieux que moi, et apporta avec élan sa contribution) toujours convenus d’avance et de vive voix; le moins possible, du reste, tant que je resterais sans permis : qu’elle vînt à la maison, les mardis et jeudis après-midis, nous serions seuls jusqu’à six heures; mais aussi d’autres jours, à d’autres heures, de temps en temps, pour endormir les soupçons. Ça ferait court, pour moi du moins; mais il fallait se priver un peu pour construire un avenir, au lieu de se suicider ensemble comme deux idiots, par boulimie. “Que moi j’y passe, à la rigueur; mais l’idée qu’il pourrait t’arriver quoi que ce soit, c’est pire que la mort.”
Menteur? Disons que je forçais la note. Un ménage à trois ou quatre eût bien fait mon affaire, mais, quand la loi et les mœurs se seraient montrées plus indulgentes, je n’étais pas disposé à renoncer à ma fille, ni même à ma femme, pour une liaison préadolescente, et nos “avenirs” que j’entendais préserver, je les concevais séparés sur le long terme, voire le moyen. Pour Jen, je bornais l’horizon, j’étais TOUT, pour un mois ou deux peut-être, mais pour toujours dans sa tête à ce moment précis. Elle n’était pas tout pour moi, elle le savait, mais refusait de le savoir, et je consentais à l’y aider. Elle n’était pas follement jolie au grand jour, et bien que je bandasse assez pour m’inquiéter qu’elle le sentît avec son crâne, j’étais bien moins émoustillé que la veille, et le péril m’escagassait. Je m’arrêtai à un parking pour faire demi-tour, la pelle Gaumont s’imposait, elle me dura plutôt, et je sautai sur la première bagnole pour l’interrompre. “C’est trop dangereux, ma chérie, faut qu’on soit raisonnables : je te vois mardi? À quelle heure tu finis? – À trois heures et demie, mais je pourrais… – Non, ne manque aucun cours, même les plus nuls. Le temps n’est rien : ce qui compte, c’est ce qu’on en fait.” Notre aventure n’avait pas un jour d’âge, et déjà j’avais peur qu’elle ne se montrât collante…
Mais peur aussi de la décevoir, et même de l’avoir déjà déçue : j’étais bien vite descendu de mon socle! Les lundi-mardi, quand je la vis grave, glacée, silencieuse, pendant ces heures de cours qu’elle avait coutume d’animer, quand le rigolo quelconque désigné par l’odre alphabétique, et auquel elle se substituait régulièrement, vint attendre les cahiers, je me persuadai que tout était fini avant d’avoir commencé, et c’est peu dire que j’en étais navré, certes pas seulement dans la perspective d’un mouchardage. Après quelques heures fébriles, un coup de fil de Vidal, que je renvoyai aux bains tout en lui révélant à toutes fins utiles que je l’avais aidé à faire démarrer sa deuch trois jours plus tôt, quinze bouquins pris et délaissés, d’évasifs rangements et l’élaboration sans joie de la bouffe du soir (les expat’ se réunissaient tous les mardis, chez l’un ou chez l’autre, la plupart chômant le lendemain et rejoignant leur foyer, à Perpignan, Montpellier ou Barcelone, le vendredi soir) quatre heures étaient largement sonnées lorsque… Elle était là, toute timide. “Oh ma chérie tu m’as fait peur chcroyais qu’tu viendrais pas t’étais si dure ce matin”… Elle s’était contentée d’appliquer mes consignes, et de tout le jour n’avait pensé qu’au moment de me rejoindre. Non, elle n’avait pas faim, non, elle n’avait pas soif, oui, elle voulait bien essayer de me tutoyer. “Mais devant les autres? – Après tout, je l’ai proposé à tout le monde le premier jour : certains le font; il est vrai que c’est plutôt pour frimer… Gardons ça pour notre jardin secret.”
De toutes celles à qui j’ai osé demander “ce qu’elles pouvaient bien me trouver”, pas une ne m’a cité la moindre qualité intellectuelle, volonté de comprendre ou brillant de ma jacte, et ça colle avec toutes les enquêtes sociopsychologiques que j’ai pu lancer dans mes classes : l’intelligence vient en avant-dernière position des vertus requises du partner, juste avant la richesse; mais pour cette dernière on peut suspecter la sincérité ou la lucidité des réponses. Une fois sorti des “t’es mignon”, ce qui revient, c’est : “ta tendresse, ta douceur, ton respect” – entendez “tes signes extérieurs de”. Et c’en dit long sur vous, Messieurs : pour un Vidal, pas d’autre clef du succès qu’une “grosse et vaillante”, et le succès, c’est une encoche de plus à ladite; pour les tombeurs comme pour les exclus, on dirait que le bonheur importe moins que le tableau de chasse, mieux dire, qu’il réside dans l’image flatteuse que renvoient au chasseur le décompte du gibier et ses mensurations. Il me faut faire effort pour les comprendre, et même pour les mépriser : c’est un système qui m’est toujours resté étranger. Je ne GAGNE pas quand je baise, je n’en ai pas nécessairement envie, et j’éprouve un plaisir nullement feint à caresser des heures une chevelure, ou à explorer des doigts les linéaments d’un visage. Essayez donc, mes pauvres amis, oubliez que vous êtes pressés et que vous vous faites avoir : vous serez surpris de constater à quel point “ça plaît aux femmes”, un peu comme la correspondance d’un raseur comme Rilke, qui sait soulever son chapeau et se retirer sur la pointe des pieds avec un sourire triste.
Eh bien! Jennifer me dérouta. En ce 25 octobre, j’étais d’humeur à la câliner au moins jusqu’à Noël, à tel point que je n’avais même pas songé à me munir de caoutchoucs, qui au reste m’anesthésient le membre et parfois vont jusqu’à l’amollir. J’ignore à quoi elle était résolue en arrivant, et quelle expérience elle avait au juste, elle s’en est toujours tue, et je n’ai pas insisté; mais je sais qu’aucun geste décisif, libération des seins, déboutonnage, écossage du jean, ne fut salué d’un chichi, et qu’avec un temps de retard elle m’enleva mes fringues au rythme où je lui ôtais les siennes; que ses dessous de dentelle blanche n’étaient pas de ceux qu’enfile une pauvresse pour aller à l’école; que d’emblée elle se montra non seulement active et ardente, comme il convient à l’image d’Épinal de la Passion, mais à mille lieues de séparer la Passion de l’infect plaisir, comme faisaient toutes mes petites camarades, et pas mal des grandes. Pour un peu, elle m’aurait choqué. “Elle cachait bien son jeu, la petite traînée!” Mais une traînée, précisément, l’aurait caché, aurait fait des manières. Jen aimait, toute, elle se donnait, toute, elle jouissait sans réticence. Elle était potelée des pieds à la tête, délicieuse à caresser et à pétrir, des seins à cœur, ni coulants ni trop fermes, des cuisses d’une douceur!… La seule entreprise qu’elle arrêta, elle ne s’y accoutumerait jamais, mais je ne parviendrais pas à lui faire dire qu’elle trouvait ça dégoûtant – ou que ça m’avilissait; or ma langue n’est pas si experte… Cela dit, pas de “non!” ou de mains en conque pour protéger sa vertu : elle me saisit simplement aux tempes pour m’attirer plus haut… et je me retrouvai chaussé si voluptueusement, si exactement, qu’”être fait l’un pour l’autre” m’apparut tout à coup doué de sens, et qu’il me fallut sortir en toute hâte, le temps d’un éternuement prématuré.
Je filai d’un trait à la salle de bains pour des ablutions aussi minutieuses que possible; elle m’y suivit, tout interrogative : d’évidence elle ne comprenait pas, ce qui semblait démentir les soupçons nés d’une intromission si facile. “Tu prends la pilule? – Non. – Alors attention : j’aimerais bien avoir un gosse de toi, mais je crois que tu as mieux à faire. Viens, je vais te laver aussi.” Nous chuchotions, comme il convenait à la sainteté de l’Instant. Et mimis, papouilles, commencés sur le tapis du living, se poursuivirent sur celui de la salle de bains… par une partie de jambons enfin digne de ce nom, si un bruit de moteur… “Merde! Oh, bon Dieu! Cinq heures et demie!” Je ne fis qu’un bond jusqu’à l’étape précédente, raflai les vêtements éparpillés, poussai Jen dans les chiottes : “Tu t’habilles en vitesse, et tu tires la chasse d’eau en sortant, O.K.?” Puis, enfilant un kimono, je descendis accueillir bobonne et fifille…
Dire que la prestation fut parfaite, je n’oserais. Julie n’eut pas le sourire affectueux qu’on était en droit d’espérer pour une petite à qui elle aurait donné sa chemise trois jours plus tôt, et c’est à peine si Pimprenelle parut la reconnaître. Mutisme et rougeur pouvaient passer au compte de la timidité, et c’est moi peut-être qui ai forcé sur l’enjouement. À peine Jen, emportant deux livres choisis au pif et un hâtif “ne m’en veux pas, ma chérie”, eut-elle enfourché son vélo, en tout cas, que Julie me glissa d’un ton pénétré : “Tu fais pas le con, hein?” Je feignis l’incompréhension, puis, aucune précision ne survenant, la stupeur : “Mmmmais… t’es folle! Est-ce que tu te rends compte qu’elle a QUATORZE ANS? – Ben oui, justement. – Mais tu me prends vraiment pour le dernier des derniers! C’est ma robe de chambre qui te fout ça en tête? Sa visite n’était pas prévue, figure-toi! Elle sort à peine de l’école!” Julie ne souffla mot de l’incongruité d’un pipi à peine arrivée, mais, rêveusement : “Je sais pas… Y a comme un parfum de fleur de châtaignier… – Eh ben t’as trop confiance en ton odorat! et aucune en ton mec! Puisque c’est comme ça, je vais lui interdire notre porte, à cette gamine! Mais pour les explications, tu t’en chargeras! Je vois vraiment pas quoi inventer!”
Je finis par obtenir des excuses, mais réticentes, mais assorties de mise en garde pour l’avenir : “Elle est amoureuse de toi, de toute façon, ça se voit comme le nez au milieu du visage. – “Amoureuse”, non, elle le pense pas comme ça, elle m’admire, c’est tout. Tu sais, c’est vivant, mes cours. On s’aime, c’est vrai, en un sens. Mais de là à enfiler les bébés… – Les bébés, tu m’amuses. Enfin, j’y suis passée, à cet âge… Et une petite qui cherche un père, en plus… – Ben dans ce cas-là, c’est moi qui suis trop jeune! – Ça… Tu crois pas si bien dire.”
Quant aux faits, je crois bien l’avoir convaincue cette fois-là, en dépit de la confiance d’acier qu’elle avait en ses facultés olfactives, que rien ne s’était passé que réprouvât la morale; mais si elle ne voulut pas entendre parler d’une autre baby-sitter, elle accueillit toujours Jen avec un zeste de réserve; une cordialité maternelle, soit, mais nuancée de “T’as fait tes devoirs?”, de “Ta mère va s’inquiéter”, et d’un refus insaisissable mais catégorique de la voir participer aux travaux domestiques : bouffer avec nous, d’accord, mais peler les patates ou faire la vaisselle, non. Jen jouait avec Pimprenelle, mais il n’était pas question qu’elle la changeât ou lui donnât sa pâtée. Ni de son élan charitable ni de sa méfiance Julie ne voulut démordre, et la seconde ne se révélait guère que par le tact qu’elle déploya à ne m’en reparler jamais, à ne jamais tenter de tirer les vers du nez de ma petite maîtresse… et, un jeudi soir qu’elle avait été déchargée de cours, à me bigophoner pour annoncer qu’elle se pointerait plus tôt que prévu. Il me parut impolitique de lui en faire une scène…
Julie était un composé de certitudes et de pensée vaseuse qu’il est bien difficile de cerner. Elle avait la foi du charbonnier non seulement en ses cinq sens, mais en une intuition qu’elle s’imaginait posée, comme un caméléon, sur les couleurs du réel, et qu’elle se refusait à relativiser. Je ne m’ébahissais guère qu’elle jugeât mieux des gens que moi : la plupart étant faits au moule, quoi de mieux que de sortir du même pour les appréhender? C’est en somme la bêtise d’utiliser l’idée reçue comme une évidence qui permet de tomber juste neuf fois sur dix. Une fillette dont le géniteur a mis les voiles DOIT “chercher un père”, soit, jusqu’à ce qu’on se demande en quoi peut bien consister cette recherche-là, et alors tout se brouille et tout devient possible. Mais pour attribuer mes erreurs fréquentes à ma supériorité philosophique, il aurait fallu en prêter une transcendante à un Vidal qui se trompait tout le temps, et d’abord sur lui-même, et je n’y étais pas disposé. Remettant jour après jour la rigueur au lendemain, je me bornais à ironiser sur les gros concepts de Julie, tout en acceptant sous bénéfice d’inventaire les verdicts qu’elle portait sur les gens, fort indulgents d’ordinaire, parfois d’autant plus accablants que purs de haine. Où elle m’estomaquait, c’est quand elle échappait à l’espèce humaine, en prévoyant le comportement d’un animal, par exemple, ou, deux ans plus tôt, lors d’un redoux de fin janvier : “L’hiver est fini.” Je m’étais marré, avais prédit gels tardifs et fruits chers, et les probabilités étaient pour moi. N’empêche que le grand Manitou lui avait donné raison, alors que pas un jardinier, pas un météorologue n’aurait pu savoir. Coup de pot? C’était ma version officielle, à quoi les tréfonds résistaient. Et même si je ne pouvais voir ma femme en mage, même si je ne pouvais me vouer qu’à Sainte Politesse quand je pénétrais dans son atelier, même si les goualantes où elle oyait la voix des Séraphins me paraissaient vulgaires, et sans corps les livres qui lui plaisaient, pour une couleur, une métaphore, la ligne d’une phrase, un je ne sais quoi horripilant, pourtant, à la voir si souvent deviner sans que ses explications méritassent plus qu’un haussement d’épaules, j’en étais venu à lui prêter une clairvoyance mystérieuse.
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Publié dans Pointeur

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