Et la rumeur du monde?
Souvent m'advient, lors de mes promenades sur les blogs, notamment d'actualités, de m'apostropher en ces termes : "T'as l'air fin, mon pauvre bonhomme, avec tes enculages de mouches! Kosovo, Algérie, Rwanda, Tchétchénie, Timor, Irak, Haïti, Palestine, de toutes parts on entasse les cadavres, on nettoie au napalm, on coupe les bras des bébés pour caler les caisses de bière, et te voilà, toi, pouce au pouls, à t'interroger sur l'Horreur Absolue
d'avoir perturbé les ventes d'une pauvre fille, sur eBay! Comment peux-tu disserter sur la Morale depuis trois jours sans parler des VRAIS crimes dont nous sommes environnés? Laisser s'enflammer les banlieues sans y aller, toi aussi, de ton yaquà sans frais?"
Au vrai, ça me plairait bien; mais pour sortir du de visu mesquin, ou des envolées de principe, il me manque l'illusion de connaître les faits. Bien avant Timisoara, bien avant les couveuses koweiti, le goéland breton du golfe persique, et les "combattants afghans" filmés dans les Cévennes, le ver était dans le fruit : je n'arrive plus à croire un mot de ce que raconte la presse.
D'abord, parce qu'elle n'hésite pas à parler sans savoir. Bernard-Henry Lévy et une brassée d'humanitaires font un tintamarre monstre au sujet de la "purification ethnique" en Bosnie, des viols et des massacres; Régis Debray y va voir, et ne voit rien de tout cela : visite guidée par les Serbes? Possible. Mais Volkoff, qui connaît bien le pays, et que je n'ai jamais pris en flag de mensonge, assure que la désinformation bat son plein, que les Bosniaques, comme auparavant l'émir de Koweit, ont commandé de coûteuses études à des conseillers en communication, et commettent eux-mêmes des attentats contre leurs populations civiles, pour en faire accuser l'ennemi : est-ce que je le crois? Non plus. Mais je ne crois plus rien, ou si : qu'on viole, torture et tue. Mais qui sont les salauds, ou les plus salauds? Mystère. En Algérie, Vidal-Naquet et quelques autres dénoncent une imposture semblable : les barbus islamiques égorgeurs seraient souvent des soldats déguisés. Les visiteurs n'ont accès qu'à des morceaux choisis, et peut-être truqués. Et ils affirment, ils affirment, pour rentabiliser leur balade et se faire mousser. "J'y étais. Le coup passa si près que mon chapeau tomba." Soit. Mais qui l'avait tiré? Tous les moyens sont bons pour gagner la guerre des guerres, celle de la communication.
Ce qui me trouble surtout, c'est qu'on ne "constate" jamais que des confirmations, qu'on "voit" ce qu'on savait déjà : on part démocrate, et l'on "découvre" les crimes du "fascisme". On se méfiait de l'Islam, et comme par hasard l'Islam s'avère meurtrier. On fait confiance à l'Inde pour dénoncer le Pakistan comme "le pire des états-voyous". Mais excusez-moi, là, moi aussi, j'ai VU, et sans parti-pris préalable, mon lopin d'oppression indienne au Cachemire Cachemire qui, du reste, accédant à l'indépendance, s'empresserait de refuser toute autodétermination au Ladakh. Admettons que le mensonge soit marginal, chez les journalistes et les intellectuels; n'empêche qu'ils se trompent constamment, et ne prévoient à peu près jamais rien, parce qu'ils ont leurs prismes et leur illères : et qu'ils aient tous les mêmes, sur certains sujets, n'est pas de nature à me mettre en confiance.
Il y a trop de questions auxquelles on ne répond pas, qu'on évite de poser. Génocide au Rwanda? Je n'aurais garde de le nier. Mais je comprends mal qu'une minorité de la population, rendue plus infime encore par les massacres, ait pu gagner la guerre. Je comprends mal qu'on puisse célébrer sans gêne un "retour à la démocratie" et des "élections libres", quand un pays à 90% hutu élit un président tutsi ou entutsié par 95% des voix. Est-ce leur propre appartenance à un peuple minoritaire et privilégié qui interdit certaines questions aux journalistes? Il semblerait que les populations islamiques dans leur quasi-totalité, et une part croissante des Français-sans-tribune, estime l'Amérique, l'Europe, l'Occident tout entier (donc, quasiment, le monde, en l'état des forces) mené sinon par "les Juifs", du moins par "un lobby juif", qui ne se préoccuperait que de ses intérêts propres, en prétendant uvrer pour le bien de l'humanité : je ne dis pas que ce soit mon avis (vaut mieux, d'ailleurs) mais il est de fait que lorsque cette opinion est citée dans la presse ou dans un livre, c'est pour être balayée dédaigneusement, sans réfutation ni même examen, à l'intimidation : il va de soi que penser cela n'est qu'abjection pure. Pourquoi donc? Vous voilà suspect rien que de le demander. Mais cette confiscation de la parole ne pourrait-elle expliquer, au moins en partie, que certains saisissent des pierres et des torches? Elle explique en tout cas, au moins en partie, qu'il soit devenu impossible à certains, de croire la presse sur parole, et, sous le nom de "spécialistes", de faire confiance à des doctrinaires.
"Reconnaissons-le: nous vivons parmi les fantômes. Nous parlons, nous agissons, nous nous échauffons à propos de choses dont nous ne savons rien. Nous recevons sur nous et nous mêlons à nos remuements les ombres portées par des objets qui nous sont invisibles, dont nous navons aucune idée. Pareils à cet avion sans pilote, qui devait être dirigé à distance au moyen dondes, si nous entrons dans la vie de la cité, nous sommes menés par des forces que nous ne soupçonnons pas; et cest à faire le jeu de ladversaire quil nous arrive combien de fois! duser notre énergie, quand ce nest pas notre substance" : Montherlant, encore. Pas un penseur. Moi non plus. Mais je me trompe assez sur ce que je crois connaître pour éviter au moins de parler de ce que je sais ignorer.
Au vrai, ça me plairait bien; mais pour sortir du de visu mesquin, ou des envolées de principe, il me manque l'illusion de connaître les faits. Bien avant Timisoara, bien avant les couveuses koweiti, le goéland breton du golfe persique, et les "combattants afghans" filmés dans les Cévennes, le ver était dans le fruit : je n'arrive plus à croire un mot de ce que raconte la presse.
D'abord, parce qu'elle n'hésite pas à parler sans savoir. Bernard-Henry Lévy et une brassée d'humanitaires font un tintamarre monstre au sujet de la "purification ethnique" en Bosnie, des viols et des massacres; Régis Debray y va voir, et ne voit rien de tout cela : visite guidée par les Serbes? Possible. Mais Volkoff, qui connaît bien le pays, et que je n'ai jamais pris en flag de mensonge, assure que la désinformation bat son plein, que les Bosniaques, comme auparavant l'émir de Koweit, ont commandé de coûteuses études à des conseillers en communication, et commettent eux-mêmes des attentats contre leurs populations civiles, pour en faire accuser l'ennemi : est-ce que je le crois? Non plus. Mais je ne crois plus rien, ou si : qu'on viole, torture et tue. Mais qui sont les salauds, ou les plus salauds? Mystère. En Algérie, Vidal-Naquet et quelques autres dénoncent une imposture semblable : les barbus islamiques égorgeurs seraient souvent des soldats déguisés. Les visiteurs n'ont accès qu'à des morceaux choisis, et peut-être truqués. Et ils affirment, ils affirment, pour rentabiliser leur balade et se faire mousser. "J'y étais. Le coup passa si près que mon chapeau tomba." Soit. Mais qui l'avait tiré? Tous les moyens sont bons pour gagner la guerre des guerres, celle de la communication.
Ce qui me trouble surtout, c'est qu'on ne "constate" jamais que des confirmations, qu'on "voit" ce qu'on savait déjà : on part démocrate, et l'on "découvre" les crimes du "fascisme". On se méfiait de l'Islam, et comme par hasard l'Islam s'avère meurtrier. On fait confiance à l'Inde pour dénoncer le Pakistan comme "le pire des états-voyous". Mais excusez-moi, là, moi aussi, j'ai VU, et sans parti-pris préalable, mon lopin d'oppression indienne au Cachemire Cachemire qui, du reste, accédant à l'indépendance, s'empresserait de refuser toute autodétermination au Ladakh. Admettons que le mensonge soit marginal, chez les journalistes et les intellectuels; n'empêche qu'ils se trompent constamment, et ne prévoient à peu près jamais rien, parce qu'ils ont leurs prismes et leur illères : et qu'ils aient tous les mêmes, sur certains sujets, n'est pas de nature à me mettre en confiance.
Il y a trop de questions auxquelles on ne répond pas, qu'on évite de poser. Génocide au Rwanda? Je n'aurais garde de le nier. Mais je comprends mal qu'une minorité de la population, rendue plus infime encore par les massacres, ait pu gagner la guerre. Je comprends mal qu'on puisse célébrer sans gêne un "retour à la démocratie" et des "élections libres", quand un pays à 90% hutu élit un président tutsi ou entutsié par 95% des voix. Est-ce leur propre appartenance à un peuple minoritaire et privilégié qui interdit certaines questions aux journalistes? Il semblerait que les populations islamiques dans leur quasi-totalité, et une part croissante des Français-sans-tribune, estime l'Amérique, l'Europe, l'Occident tout entier (donc, quasiment, le monde, en l'état des forces) mené sinon par "les Juifs", du moins par "un lobby juif", qui ne se préoccuperait que de ses intérêts propres, en prétendant uvrer pour le bien de l'humanité : je ne dis pas que ce soit mon avis (vaut mieux, d'ailleurs) mais il est de fait que lorsque cette opinion est citée dans la presse ou dans un livre, c'est pour être balayée dédaigneusement, sans réfutation ni même examen, à l'intimidation : il va de soi que penser cela n'est qu'abjection pure. Pourquoi donc? Vous voilà suspect rien que de le demander. Mais cette confiscation de la parole ne pourrait-elle expliquer, au moins en partie, que certains saisissent des pierres et des torches? Elle explique en tout cas, au moins en partie, qu'il soit devenu impossible à certains, de croire la presse sur parole, et, sous le nom de "spécialistes", de faire confiance à des doctrinaires.
"Reconnaissons-le: nous vivons parmi les fantômes. Nous parlons, nous agissons, nous nous échauffons à propos de choses dont nous ne savons rien. Nous recevons sur nous et nous mêlons à nos remuements les ombres portées par des objets qui nous sont invisibles, dont nous navons aucune idée. Pareils à cet avion sans pilote, qui devait être dirigé à distance au moyen dondes, si nous entrons dans la vie de la cité, nous sommes menés par des forces que nous ne soupçonnons pas; et cest à faire le jeu de ladversaire quil nous arrive combien de fois! duser notre énergie, quand ce nest pas notre substance" : Montherlant, encore. Pas un penseur. Moi non plus. Mais je me trompe assez sur ce que je crois connaître pour éviter au moins de parler de ce que je sais ignorer.
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