La presse m'oppresse

Publié le par Ab'alone

Pendant des mois, courriel après courriel, un collègue de philo dont Le Monde et France-Culture constituaient la Bible et l'Alcoran m'a intimé, avec une courtoisie monolithique, de lui donner un, UN SEUL exemple, du "grand mensonge" des médias, puisqu'à m'entendre on ne pouvait leur faire confiance sur aucun sujet. Je me suis endolori les phalangettes à lui répéter qu'à moins d'être sur les lieux et d'avoir constaté la distorsion en personne (et encore eût-il fallu qu'il m'en crût), il était impossible de produire un tel exemple : qui fournirait, en effet, le point de comparaison, sinon d'une voix discordante? Si elle se fait entendre, même dans un canard confidentiel, on peut en conclure à la liberté de l'info; et sinon, ma foi, le doute est nul et non avenu. Ou l'on finit par savoir, et c'est que la presse nous dit tout; ou c'est qu'il n'y avait rien de plus à savoir, et que la presse nous dit tout! Je lui ai pourtant cité quelques faits, en provenance de sources interdites, dont la seule reproduction ici me mettrait bien inutilement en délicatesse avec la loi, et qui firent flop, mon interlocuteur, partie au débat, s'instituant juge. À lire les sondages pourtant (et à y ajouter foi, ce qui ne constitue pas une mince contradiction) il semblerait que le soupçon que je nourris depuis si longtemps soit de plus en plus répandu. Les hebdos qui vont à la chasse à l'abonné en offrant des montres à toute la famille protestent que c'est pour être trop exigeants, trop intellos, bref, trop bons, qu'ils ne se vendent plus : pas impossible en effet que la concurrence de la télé leur soit fatale, et que lire ne s'avère une activité de plus en plus difficile, à l'issue du décervelage scolaire. Est-ce donc prendre mes rêves rancuneux pour des réalités que de diagnostiquer chez une part croissante du public une prise de conscience du bourrage de crâne exercé par la caste au pouvoir? La bien-pensance de l'immense majorité des blogs (qui ne s'en croit pas moins subversive! L'illusion de sentir le soufre semble devenue constitutive du bourgeois moyen) devrait dégonfler un peu ma baudruche "couleur d'orange"; et la seule catégorie so-pro que j'aie un peu fréquentée, savoir les profs, est d'un panurgisme quasi sans fissure. Possible, possible que je vive dans un rêve, d'ailleurs pas si plaisant que ça, car si révolte des consciences y a, son leit-motiv est le traitement infligé à Le Pen, ses acolytes et sa mouvance : traitement indigne, et contre lequel je m'insurge, peut-être par angélisme niais, parce qu'une gauche qui ment et persécute n'est pas la gauche à mes yeux; mais enfin, Le Pen, merde! Pas mon homme. Vous ne pourriez pas choisir une victime un peu plus sympa, pour laquelle on ait envie de se sucider? Quand vous lynchâtes l'abbé Pierre, je me sentais déjà un peu plus d'allant…
Naturellement, dans l'expression "grand mensonge" que le collègue (auquel j'ai emprunté par représailles moult traits pour le Vidal de "Pointeur") m'attribuait mordicus, retentissait l'écho de son écoute déficiente : ce que je reproche à la presse, c'est surtout, de par sa puissance, de fabriquer l'info qu'elle prétend nous transmettre. Combien de débiles mentaux avinés saccagent le samedi soir des cimetières de toutes confessions? On en choisit un, on le monte en épingle pour faire passer une loi liberticide, et voilà Carpentras, grande date de la décennie. Si vous voulez chauffer le bon peuple contre les Arabes, les Corses, les homos, les scientologues, vous n'avez qu'à sélectionner parmi les crimes de la semaine celui qu'aura commis l'un d'eux. Quant aux autres, comme disait le Clavaroche du "Chandelier" de Musset : "ce sont les grands-parents et les juges de paix qui disent que tout se sait. Ils ont pour cela une bonne raison, c'est que tout ce qui ne se sait pas s'ignore, et par conséquent n'existe pas." Un écrivain n'existe pas s'il ne passe pas chez Pivot (changez ce nom si je retarde). Un agitateur politique n'existe pas : donnez-lui accès à un plateau de télé, et du jour au lendemain il passe de 0,001 à 10% des intentions de vote. Eh, vous, là, oui, VOUS! N'importe lequel! Vous ne croyez pas que vous feriez aussi bien, en laissant percer quelques mots de vérité dans la grande forêt de la langue de bois?
Puisque fabrication y a, il serait étonnant qu'elle ne servît pas d'abord notre oligarchie, dont les journalistes sont sans doute, avec les industriels et les banquiers, les représentants les mieux boulonnés à leur socle. La plupart d'entre eux du reste ne connaissent qu'eux-mêmes, et manifestent un égocentrisme confondant. Ils prétendent nous parler de l'Homme, et c'est d'eux, et d'eux seuls, qu'ils nous parlent. Donnant pour normale leur vie de restaus, de raouts, de vernissages, de relations-avantageuses, dans des quartiers où oncques ne brûla bagnole. "Un avion s'écrase : 200 morts, dont trois journalistes!" Pour le chiffre des percepteurs et des plombiers, mieux vaut attendre… Un otage? passe, c'est la vie. Mais un otage JOURNALISTE! Quelle baffe aux droits de l'homme! Les murs n'ont pas fini d'en entendre parler… Non, je ne me sens pas représenté, pas du tout : je vois des privilégiés jacter à ma place, en mon nom, dire autre chose, que ce que j'aurais dit, et souhaiterais entendre. Sommes-nous nombreux? Difficile à savoir : s'ils ont accès au micro, les dissidents malins s'autocensurent; même sur les blogs, peu curieux de martyre dans une cave insonorisée, ils font profil bas, laissent la parole aux naïfs, et ça me trouble, je le confesse, de voir la branche pyrrhonienne du Parti des Non-Inscrits défendue avec tant de fautes d'orthographe : à croire qu'elle n'est composée que d'abrutis. Tant pis! Bien sûr, je me sens opprimé et oppressé par le consensus médiaticorrect, et ça me ronge de n'avoir aucune connaissance sûre à lui opposer. Mais du temps d'Henri III, ils étaient bien peu à ne pas croire aux sorcières. Montaigne n'avait pas de doctorat en sorcellerie, il n'avait probablement pas lu les ouvrages des "spécialistes", le Malleus ni la Démonomanie. Et seul contre tous les mandarins de la parole, ou quasi, mais avec la lanterne du bon sens, qu'il partageait peut-être avec ses valets de chiens, il estimait ces pauvres femmes justiciables de l'ellébore, non de la ciguë.
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F
Il est vrai que la presse joue le jeu de la manipulation; ceci étant dit ce quatrième pouvoir n'a pas vraiment le choix. Les médias et les hommes politiques jouent la participation avec la masse dont ils sont issus parce que leur survie en dépend.La masse française tient à la représentation directe comme aucune autre masse ne l'a jamais voulu dans le monde, sans doute à cause de Rousseau. C'est pourquoi nos institutions et notre histoire sont la cause de ce malaise. Dans un pays anglo-saxon où ni la démocratie directe, ni la politique ne font fantasmer qui que ce soit, ce sont les tabloïds et les shows people qui occupent l'esprit des populations.On ne peut donc rien reprocher de fait à la presse française, sinon d'être dépendante, parce qu'il faut bien vivre (tout comme les hommes politiques) de ce qui préoccupe spécifiquement les français : à savoir la politique.C'est pourquoi et pour finir il faut penser à changer nos institutions plutôt que la presse elle-même, ou bien s'imaginer que les français changeront un jour de marotte !
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