Morale de surface et morale tripale
"N'ayant subi ni l'un ni l'autre, je ne suis pas des plus qualifiés pour disserter sur le viol et l'inceste; et mieux vaudrait sans doute éviter d'exposer à l'anathème dévot dont ils sont l'objet l'apparence d'une minimisation. Mais puisque déjà cet écrit aurait un sérieux repassage à subir pour être catalogué sympa, je peux bien m'y débonder un peu de l'agacement que m'inspirent, à une époque où un écrivain authentique a une chance sur mille de sortir du tiroir, ces nénettes dont le seul talent consiste à s'être fait baiser sans consentement et/ou par leur papa. Sans doute faut-il être Immonde de chez Infâme pour se dire, quand on voit leur fadasse histoire déversée par palettes au rayon inepties des hypermarchés, qu'elles pourraient marquer un peu plus de reconnaissance au mec qui leur a valu cet or et cette gloire? Car j'en ai lu quelques-unes, combien babillardes, mais toutes quasi-muettes sur le germe réel du trauma : non en soi une méchante grosse bite, mais la culpabilité. Qu'il s'agisse du viol (que je condamne sans réserve) ou de l'inceste (qui pourrait ne laisser que des souvenirs lumineux, si la société ne le réprouvait pas) on ne comprend rien aux durables souffrances de la victime si l'on caviarde son plaisir, ou une forme quelconque de satisfaction, violemment culpabilisée après coup, et transmuée en haine éperdue de "l'agresseur", pour lequel je me garderai bien de plaider! J'ai bien assez de ma cause
" Et moi bien assez de la mienne pour m'empresser de préciser à ceux qui ne verraient pas la différence que si ce passage est bien de mézigue (extrait de mon frileur achevé le plus récent, intitulé "Hors-je") l'auteur se garde bien de contresigner les divagations du narrateur : il m'a beaucoup intéressé ces derniers temps (et notamment dans "Pointeur", dont je joins ici la première livraison) d'en créer d'abjects, et néanmoins attachants par leur véracité, pour enfermer le lecteur dans une projection-malaise. Y ai-je réussi, dur à dire, surtout de cet "Hors-je"-là, que personne n'a effleuré de ses prunelles.
Pour ma part, même si j'ai scrupule à disserter sur ce que je n'ai point enduré, et partant à l'intellectualiser à l'excès, je ne me bornerai pas à répondre à ce personnage odieux qu'une bonne pine au cul non désirée lui remettrait les idées en place, et que je ne pleurerais pas sur son sort : je lui dirais que je crois, moi aussi, que l'origine du traumatisme est la culpabilité; mais qu'à mon avis le principe de cette culpabilité n'est pas le plaisir : c'est le fait même d'avoir SUBI.
Il y a deux morales en effet, celle qu'on affiche et celle qu'on recèle, la superficielle et la profonde. La première, qu'on pourrait baptiser kantienne, ou altruiste, et qui repose, depuis que Dieu s'est dérobé, sur l'impératif : "Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît", ligne basse du positif : "Traite les autres comme tu voudrais être traité d'eux". La seconde, si l'on veut callicléenne ou "nietzschéeene" (mais je n'ai fait que survoler Nietzsche, qui, n'en déplaise à ses thuriféraires, dit beaucoup de bêtises datées, et ne me paraît fournir un bréviaire de la révolte qu'aux engoncés) pour laquelle le "péché", ce ne serait pas de commettre, mais bien de subir, l'injustice et la violence. La morale kantienne est l'officielle, mais j'ai comme un soupçon que personne n'y croit, ne l'habite vraiment, qu'elle constitue, comme la prétendue démocratie, une sorte de couverture qui rend possible et tolérable la vie sociale et ne fait que masquer la loi de la jungle et du struggle qu'on ne se garde de professer que par crainte d'être battu. C'est un secret de Polichinelle que la comédie du remords n'est bonne que pour les tribunaux, et que les assassins passent des nuits fort calmes, surtout s'ils ne se sont pas fait pincer, et n'en courent pas le risque. Les assassins, me direz-vous Soit. Mais le requin de finance, pensez-vous qu'il se ronge un instant à l'idée des milliers de petits actionnaires dont il a jeté la vie à vau-l'eau? La belle dame sans merci, vous croyez que ses soupirants suicidés l'empêchent de dormir? L'écho d'une famine au Mozambique a-t-il retenu UN occidental de bâfrer sept rations végétales en un seul steak? D'une manière générale, celui qui s'est arrangé pour rogner sur la part de son semblable, qui l'a affolé de souffrance et lui a mis le pied sur la tête, vous n'imaginez pas que le repentir l'étouffe? Non : il en est content et FIER, même s'il évite de le claironner, en prévision du "second menteur", la défaite. En revanche, la culpabilité vous harcèle quand vous vous êtes fait entuber, enculer, empapaouter, quand vous avez paru minable, inférieur. Quand vous avez eu le dessous dans un combat. Quand vous êtes à la rue, alors que tant d'autres s'enrichissent sans travailler. Quand votre image en prend un coup à vos propres yeux, alors que vous avez tout fait pour la préserver, et d'abord en évitant d'agir.
Pourquoi ces foules hurlant "À mort!" devant le tribunal où l'on juge un bourreau d'enfants? Est-ce qu'il ne devrait pas tomber sous le sens que l'ordure qui se trouve là, au banc des accusés, c'est le dernier des derniers, qui s'en est pris précisément à la plus grande faiblesse? Eh bien non, ce n'est pas si évident, et je garde au coin du crâne cette réplique ancienne d'une manifestante : "Il a eu le courage de commettre son crime, on doit avoir le courage de le tuer." Le COURAGE! Je crains que pour les hurleurs le prédateur abject n'apparaisse comme un MAÎTRE, un "seigneur naturel" qu'il faut punir d'avoir OSÉ, ou alors tout fout le camp, et chacun est mis en face non du désir de torturer un enfant, que j'imagine rare, mais de sa lâcheté face à ses propres désirs, de son incapacité à les assouvir, de l'évidence qu'un "citoyen respectueux des lois" et de la morale officielle n'est pas autre chose qu'un sous-homme.
Pour ma part, même si j'ai scrupule à disserter sur ce que je n'ai point enduré, et partant à l'intellectualiser à l'excès, je ne me bornerai pas à répondre à ce personnage odieux qu'une bonne pine au cul non désirée lui remettrait les idées en place, et que je ne pleurerais pas sur son sort : je lui dirais que je crois, moi aussi, que l'origine du traumatisme est la culpabilité; mais qu'à mon avis le principe de cette culpabilité n'est pas le plaisir : c'est le fait même d'avoir SUBI.
Il y a deux morales en effet, celle qu'on affiche et celle qu'on recèle, la superficielle et la profonde. La première, qu'on pourrait baptiser kantienne, ou altruiste, et qui repose, depuis que Dieu s'est dérobé, sur l'impératif : "Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît", ligne basse du positif : "Traite les autres comme tu voudrais être traité d'eux". La seconde, si l'on veut callicléenne ou "nietzschéeene" (mais je n'ai fait que survoler Nietzsche, qui, n'en déplaise à ses thuriféraires, dit beaucoup de bêtises datées, et ne me paraît fournir un bréviaire de la révolte qu'aux engoncés) pour laquelle le "péché", ce ne serait pas de commettre, mais bien de subir, l'injustice et la violence. La morale kantienne est l'officielle, mais j'ai comme un soupçon que personne n'y croit, ne l'habite vraiment, qu'elle constitue, comme la prétendue démocratie, une sorte de couverture qui rend possible et tolérable la vie sociale et ne fait que masquer la loi de la jungle et du struggle qu'on ne se garde de professer que par crainte d'être battu. C'est un secret de Polichinelle que la comédie du remords n'est bonne que pour les tribunaux, et que les assassins passent des nuits fort calmes, surtout s'ils ne se sont pas fait pincer, et n'en courent pas le risque. Les assassins, me direz-vous Soit. Mais le requin de finance, pensez-vous qu'il se ronge un instant à l'idée des milliers de petits actionnaires dont il a jeté la vie à vau-l'eau? La belle dame sans merci, vous croyez que ses soupirants suicidés l'empêchent de dormir? L'écho d'une famine au Mozambique a-t-il retenu UN occidental de bâfrer sept rations végétales en un seul steak? D'une manière générale, celui qui s'est arrangé pour rogner sur la part de son semblable, qui l'a affolé de souffrance et lui a mis le pied sur la tête, vous n'imaginez pas que le repentir l'étouffe? Non : il en est content et FIER, même s'il évite de le claironner, en prévision du "second menteur", la défaite. En revanche, la culpabilité vous harcèle quand vous vous êtes fait entuber, enculer, empapaouter, quand vous avez paru minable, inférieur. Quand vous avez eu le dessous dans un combat. Quand vous êtes à la rue, alors que tant d'autres s'enrichissent sans travailler. Quand votre image en prend un coup à vos propres yeux, alors que vous avez tout fait pour la préserver, et d'abord en évitant d'agir.
Pourquoi ces foules hurlant "À mort!" devant le tribunal où l'on juge un bourreau d'enfants? Est-ce qu'il ne devrait pas tomber sous le sens que l'ordure qui se trouve là, au banc des accusés, c'est le dernier des derniers, qui s'en est pris précisément à la plus grande faiblesse? Eh bien non, ce n'est pas si évident, et je garde au coin du crâne cette réplique ancienne d'une manifestante : "Il a eu le courage de commettre son crime, on doit avoir le courage de le tuer." Le COURAGE! Je crains que pour les hurleurs le prédateur abject n'apparaisse comme un MAÎTRE, un "seigneur naturel" qu'il faut punir d'avoir OSÉ, ou alors tout fout le camp, et chacun est mis en face non du désir de torturer un enfant, que j'imagine rare, mais de sa lâcheté face à ses propres désirs, de son incapacité à les assouvir, de l'évidence qu'un "citoyen respectueux des lois" et de la morale officielle n'est pas autre chose qu'un sous-homme.
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