Y a pitié et pitié
Avant daller traquer les contradictions de Montherlant, je devrais bien me pencher sur les miennes
Si je m'aborde comme un autre, cest quand même un peu fort de lire le 26 septembre : non de leur pitié ou de leur charité, écurantes à regarder en face et en dernière analyse toujours narcissiques, et, le 1er octobre : La pitié est un sentiment de nos propres maux dans les maux dautrui
Je nen crois rien du tout, François. Au contraire, la pitié implique, ce me semble, altérité et distance. Je n'écris pas l'article de fond de Wittgenstein-hebdo, et choisis résolument l'intuition contre la cohérence, mais il y a des limites à la Weltanschauung déjantée. Comment concilier ces assertions contraires? Dans le premier cas, je men prenais à la pitié REÇUE, plutôt en fait à la charité, à la compassion bouddhiste, à lamour chrétien, aux mille formules lénifiantes de la pensée positive. Pat pat pat. Là, lààà
Vous êtes beau, vous êtes bon, nous le sommes tous
Dormez, je le veux. Comment les sentiments obligatoires et automatiques de ces fonctionnaires de l'amour satisferaient-ils celui qui en est lobjet? Aimer tout le monde me paraît ragougnasse : je ne puis comprendre aimer que par rapport à ce, à ceux, que je naime pas. Et il me semble que celui qui se fixe le devoir daimer sans discrimination se fiche en fait des autres en soi, et règle ses comptes avec Dieu ou avec lui-même. Un Bénédictin mexpliquait autrefois que lamour des créatures procédât de celui de Dieu par ce plaisant symbole : On aime jusquau chien, dans la maison de la fiancée. Admirez sa discrétion, il na pas dit les blattes! Mais merci pour le chien, grrr. Moi pas donner papatte, je préfère être haï tel quel à être aimé en gros
Différente (et plus insultante encore, peut-être, pour son destinataire) est la pitié telle que je la ressens, et qui débouche d'autant plus rarement sur l'action caritative qu'elle m'étreint surtout à la lecture : les Cosette, les Lennie, on les rencontre peu dans la vie, il faut se contenter de les apercevoir, prendre vite le large, et se faire tout seul son cinéma. L'être pitoyable, c'est celui qui ne revendique rien, n'a aucun pouvoir et aucun droit. C'est cette pauvre femme, aux puces, agenouillée devant une paire de pompes et un sac très usagés, hideux, sans que luise dans ses yeux gris-ciment le moindre espoir de les vendre. Passez votre chemin, et vous vous encoffrez du remords pour la semaine; mais enquérez-vous du prix, elle va vous demander la peau des fesses, s'efforcer très sciemment de vous entuber, et c'est sans exception : le sujet pitoyable met les gros pieds malpropres de ses droits et de ses revendications dans le plat délectable de votre pitié, qui devient imbouffable. Et c'est inéluctable, car pour être efficace, la pitié doit avancer masquée : nul ne la supporte en clair, adressée à sa personne. Il faut donc la déguiser d'amour, d'estime, d'admiration, que sais-je? s'efforcer de donner à l'autre cette "confiance en lui" qui lui manque, et en fin de compte d'en faire un pignouf autosatisfait de plus
En ce sens la pitié n'est pas narcissique : Cosette et Lennie (et le sergent Alcide, dans "Le voyage"! et Nanon, et Sniéguiriov, et la surette Lin
) sont irrémédiablement autres, nul ne peut se concevoir lui-même aussi démuni, et quand ils m'arrachent des larmes, ce n'est pas sur moi que je pleure. C'est en George ou Jean Valjean que je me projette, évoquant la petite ferme et les lapins, ou tenant d'une main ferme l'anse du seau. Mais l'altruisme est nettement moins évident quand je m'attendris sur les morts : "Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places / Déjà le souvenir de vos amours s'efface / Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri." (Aragon, chanté par Ogeret, de préférence). N'est-ce pas là d'abord une préfiguration de ma propre disparition? Ce qui me perturbe, c'est que l'émotion, à l'égard des morts et des vivants, semble intuitivement de même métal
Quoi qu'il en soit, tous ces attendrissements sont mêlés et souillés du satisfecit secret que j'accorde à mon "grand cur", arf, et le narcissisme revient par la fenêtre.
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