Hyperculpabilité

Publié le par Ab'alone

Sans retenir le vocable "héréditaire" (cf. p. 57), il faut constater que l'hyperculpabilisation précoce se transmet de génération en génération, mais selon un processus plus complexe que la simple copie conforme : c'est en effet comme autre que l'enfant est d'abord chargé du fardeau parental : l'adulte martyriteux, dont les bouderies, les violences, la constante pugnacité passive ne suscitent que la gêne ou la commisération des autres adultes (et l'exaspération de ses pareils) joue par contre à coup sûr avec ses enfants, doués trop tôt par sa pseudo-rancune d'une "culpabilité en quête de faute" qu'ils chercheront à leur tour à rejeter, vainement sur les autres adultes, avec succès sur leur malléable progéniture.
Cette culpabilité héritée hors de référence à des actes répréhensibles restera en dépit des déterminations ultérieures tributaire du regard de l'autre; jamais il ne sera possible au sujet de se "prendre en mains" : c'est l'infantilitas paralysante : l'autre est détenteur d'une valeur d'autant plus flottante que le martyriteux fait du langage un usage polémique, qu'il ment toujours : la déférence à la demande ne peut donc nous surprendre chez sa victime, ni cet effort intérieur désespéré de récupération de la faute, qui peut éventuellement trouver un exutoire littéraire.
L'accueil fait au péché originel obscur a donné lieu à une querelle qu'il nous faut relater, en considération du flot d'encre qu'elle a fait couler : elle se résume à une question : y a-t-il croyance, ou au contraire adhésion masochique à la culpabilité? À voir le sujet la rejeter à toute force et sa vie durant sur qui l'approche, il n'est guère surprenant qu'on ait longtemps négligé d'explorer plus avant que la conviction et le refus; le premier, Kugelhopf soupçonna que le refus pouvait masquer un consentement originaire, et qu'en d'autres termes ce n'était pas de la faute qu'avait peur le patient, mais de l'innocence; la controverse dura, parfois vive, jusqu'aux travaux de l'école d'Odadahraun, qui permirent en apparence de concilier des conceptions antinomiques : selon le Pr. Null Nullson et ses disciples, en effet, la soumission originaire, l'acceptation masochique du châtiment est précisément la faute essentielle qui vient "se loger" dans le sentiment de culpabilité vide.
Nous approuvons sans réserve cette notion pessimiste de "fond conflictuel"; mais il est clair pour chacun qu'à l'âge tendre de l'hyperculpabilisation il n'y a pas lieu de distinguer la conviction du consentement : la fiction d'un "accueil primitif" ne fait donc que transposer les perplexités causées par les symptômes ultérieurs, loin d'en triompher : reste à préciser pourquoi la soumission est coupable! Nous pensons, et les données de notre expérience confirment sur ce point l'enseignement du Pr. Svangur Thyrsturson, que la contradiction gît tout entière dans l'attente du parent martyriteux : que demande-t-il, en effet, si ce n'est d'être déçu et agressé? Le mandat de décevoir détermine une révolte viciée, une émancipation factice qui est un consentement à la culpabilité. Fils de martyriteux, PET doit nécessairement se révéler un enfant "nerveux", difficile : serviteur de la souffrance ostensible du parent qui, certes, n'a pas tort d'accuser : "Tu fais ça pour m'emmerder." – mais c'est pour lui complaire.
Pour ce qui concerne, par exemple, l'évolution scolaire, il nous faudra donc renchérir sur les doléances de PET : les ambitions paternelles ne pouvaient être satisfaites; mais à la vérité elles ne le devaient pas, n'étant formulées qu'afin que leur dépositaire s'insurgeât contre. Rien n'empêche de convaincus "littéraires" de sacrifier aux maths pour se préserver un curriculum honorable; mais il suffit que le père y tienne pour que PET s'en dégoûte et les abandonne; du moins poussera-t-il jusqu'au bout des études de lettres, providence provisoire des rêveurs? Même pas : à l'entendre, le jeu n'en valait pas la chandelle; mais en fait c'était trop de succès encore, pour combler des aspirations à la nullité sociale.
Il n'est pas si "facile d'obéir" à l'injonction tacite de désobéir, et l'on peut s'attendre à ce qu'une vie fondée sur un impératif contradictoire se résolve en rêve : dans le rêve seul, la lecture (mais non l'écriture), l'impossibilité fondamentale peut se perdre entre les lignes ou se résoudre dans la fiction ("coup de chapeau" cf. p. 63). Comment un acte, en revanche, pourrait-il, dans ces conditions, satisfaire? en terrain si bien préparé, une seule ressource s'impose à l'enfant : l'adoption de la martyrite paternelle, en laquelle s'opère la synthèse (toujours douloureuse) de l'accusation et de la culpabilité. Opération facilitée à PET par l'oeil crevé, preuve "palpable" (à condition de la travailler) que "le lésé, c'est lui".
Dans un premier temps, la haine, docile aux indications et avivée peut-être par de réels abus (en partie imputables à l'exaspération causée par un époux martyriteux?) se ramassera sur la mère; mais déjà cette inculpation peut se lire comme rétorsion par personne interposée : nuisance sans regard, la mère témoigne de l'exécrabilité de l'ordre agencé par le juge-père et par Dieu. C'est dans la direction des juges-coupables, nommés en dépit d'eux-mêmes pour leurs prétendues "certitudes", qu'est braquée la martyrite : c'est eux qu'il faut forcer à se comporter de manière à pouvoir leur jeter à la face un tort subi, mais un tort pour eux imaginaire : publiquement, PET doit conserver son rôle de coupable : d'où sa panique lorsque ce rôle lui est d'aventure retiré par un coupable réel.
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Publié dans Psy de comptoir

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