Yin et yang sont dans un bateau
Remballez votre "science" à la mormoil, votre olfactif et vos phéromones : nous ne sommes pas des chiens, le mâle humain aime à vue : les poètes, les yeux et les visages; les ploucs, la charcuterie. Il y a en chacun de nous du poète et du plouc : disons que le regard des uns se porte spontanément plus haut que celui des autres, mais enfin sans répugner à descendre, ni celui des autres à monter. Les femmes, c'est beaucoup plus compliqué : la primauté de l'apparence physique est moins évidente. Dans une enquête faite et refaite chez les ados, la qualité number one exigée du partenaire par les filles, c'est "qu'il m'aime"; chez les garçons, ce critère ne joue qu'après le minois et le cul. Ce n'est pas à dire que ceux-ci soient moins narcissiques que celles-là : un beau mec, une belle nana, c'est d'abord l'étiquette de NOTRE prix, et sa cotation en bourse est essentielle : pour que nous nous sentions bien (et corrélativement angoissés à l'idée de le perdre), il faut qu'on nous l'envie, ou à la rigueur que nous puissions nous dire qu'on nous l'envierait si l'on savait. Tout "amour" en ce monde, ou du moins, chers Chrétiens, le seul que je comprenne, n'est que narcissisme réverbéré. C'est le "Aimez-moi, tendre cur" de Baudelaire, et le "Tu ne penses pas à moi en ce moment" de Pelléas. À cet égard, guère de différence entre sexes.
Il en est une pourtant sur laquelle presque tout le monde s'entend : c'est que les mecs aiment des rêves, et les filles des réalités. L'amour masculin naît de la projection : cette frimousse délicieuse, elle est porteuse d'archétypes, elle connote des qualités pour la plupart insensées, comme la "pureté", simple fiction littéraire qui n'existe pas hors des livres, ou pue la sueur aigre et sans attrait, loin de répandre les fragrances florales des héroïnes de romans. Dzing! Coup de foudre! Le plaisant, c'est que nos écrivains les plus désabusés, Flaubert par exemple, le "faux cochon" (plaisant hommage de la vertu au vice!), s'entêtent à y voir une expérience de connaissance immédiate : il s'avère que Madame Arnoux était bien aussi sublime qu'elle est apparue au premier regard. Dans la vie il n'en va pas de même, et si l'on veut dorloter éternellement cet amour-minute, il importe de prendre la fuite sans tarder, ou la connaissance authentique tôt ou tard en aura raison. Je ne prétends pas que le coup de foudre soit inconnu des filles, mais il me semble que chez la plupart d'entre elles l'amour résulte plutôt de l'habitude, de l'accoutumance, qu'il naît tout plié au réel, qu'elles se prennent peu à peu à chérir en dépit de ses défauts quelqu'un qu'elles CONNAISSENT. D'où deux courbes au sein du couple, l'une descendante, l'autre ascendante
du moins tant que le palier n'est pas atteint, à partir duquel elles descendent toutes deux, à des vitesses variables selon la concurrence, et compte tenu de la propension des mâles à s'offrir un modèle plus récent pour compenser et ralentir leur propre vieillissement. La différence relevée n'en subsiste pas moins, et ce n'est pas pour rien qu'on murmure à Maurice que les "mariages arrangés" (par les familles s'entend, notamment chez les Indiens) "marchent mieux que les autres" : pas d'amour au départ, donc nulle illusion d'où revenir, un épellement réciproque de l'autre
un peu grisaille, mais jouable
si des passions extérieures ne venaient tout démolir la plupart du temps : chassez l'amour par la porte, il revient par la fenêtre.
Nul, même pas les ermites, ne vit à l'écart du monde, de ses jugements et de ses critères, et l'on aura beau se réfugier dans le nuage bleu-rose du "je ne sais quoi", la question de la valeur objective ou "marchande" du partenaire se pose toujours à l'arrière-crâne : une fille très sollicitée est rarement fidèle, un couple "inégal" ne dure pas des lustres. Je le disais hier, et y persiste : toutes les amours sont, au fond, de pis-aller. C'est pour "le mieux" ou "la mieux" que nous vibrons vraiment, et les différences d'appréciations sont minimes, hélas : il y a des tops dont s'éprendraient un milliard d'hommes, et un milliard de femmes dont personne ne voudra jamais que contraint et forcé par la pénurie. Le problème se présente aux deux sexes, et il me semble qu'une nouvelle divergence, de taille, se fait jour dans leurs manières de le résoudre. Un homme se RÉSIGNE à une maritorne parce que c'est elle ou la solitude, mais de là à se la peindre en beau, il y a de la marge. Alors que je crois la femme apte à plier ses goûts et ses sentiments mêmes à la dure loi de la nécessité. Un vioque contrefait et purotin sait que Miss Monde n'est pas pour lui, mais il ne saurait oublier qu'il l'aurait préférée. Bien des femmes, virtuoses de l'autosuggestion, parviennent à se convaincre qu'un ventru débile est MIEUX qu'un mannequin génial; et pour le faire court, que le seul à leur portée est précisément celui que leur cur aurait choisi. Seules les femmes sont capables de tomber amoureuses après étude semi-consciente de marché, appelant à leur secours un nominalisme attendrissant : "Ils me plaisent petits, chauves, tendres et losers, avec des yeux caca-d'oie : or Julot correspond!" Miracle! Le monde est bien fait! Il faudrait être la dernière des brutes pour chipoter.
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