Qui c'est qu'a la plus grosse?
Je manque de m'énerver parce que ce fils de pute d'animal de merde est très malin et qu'il réussit toujours à m'échapper, je réussis à lui saisir la queue, mais cet empafé se plie en deux et me mord l'index, je le lâche en gueulant, je frappe la cage du poing, je regarde avec fureur mon doigt saignant, je finis à force de ruse et d'opiniâtreté par l'agrafer au collet, je le sors rapidement de la cage, je le soulève devant la caméra en disant que c'est un sacré petit con, puis j'attrape une cloche en verre transparent que j'ai descendue tout à l'heure de la cuisine et je la cale sur le ventre immobile de Catherine, et comme prévu la cloche couvre juste ce qu'il faut de son abdomen, sans dépasser ni basculer, si bien qu'il est impossible au furet de se tirer, je soulève la cloche d'un côté, je jette le furet à l'intérieur, je la repose précipitamment, le petit fauve affolé tourne sur lui-même, il cherche désespérément une issue, je prends la caméra pour faire un gros plan sur lui, je fais également un gros plan sur le cul, sur les roberts et sur la gueule défoncée de Catherine, puis je réinstalle la caméra sur l'escabeau, j'allume le bec d'un vieux chalumeau que j'ai acheté dans une brocante l'an dernier, je passe la flamme d'un bleu-orange sur toute la surface de la cloche, le furet paniqué continue de tourner sur lui-même, il cherche du museau une sortie, j'applique un doigt sur la paroi en verre pour en jauger la température, elle est chaude, presque brûlante, et je continue de l'arroser avec la flamme, et le furet manifeste de plus en plus d'anxiété, il tournoie et sautille sur lui-même, il couine et feule en montrant ses crocs minuscules et pointus, et comme il n'a aucune autre possibilité, il commence à griffer et à gratter fébrilement de ses quatre petites pattes la chair abdominale de Catherine, je l'observe avec jubilation lacérer la peau de cette pute qui semble à nouveau s'animer, elle remue la tête, elle remue les hanches et les pieds, je pointe un moment le chalumeau sur sa chatte histoire de l'aider à se réveiller et ses poils tarabiscotés et englués fument en grésillant et ça se met à schlinguer grave le roussi, puis je repasse la flamme sur la cloche, puis je remonte jusqu'à la gueule, je lui nettoie bien la face, et Catherine piaille et bave en toussant, et le furet est maintenant en train de creuser un cratère dans sa carne pourrie, et le ventre crevassé de Catherine n'est plus qu'une bouillie de viande saignante, et le sang gicle sur le verre et coule sur ses flancs
Etc, etc, etc : je vous rassure tout de suite, non seulement ce n'est pas autobiographique, mais ce n'est pas de moi : ça sort, entre quinze passages similaires, d'un roman publié en 2000, "Un prof bien sous tout rapport", d'un certain Éric Bénier-Bürckel, dont avant-hier j'ignorais jusqu'au nom. Mauvais roman, à mon avis : l'anti-héros en est un petit con de prof de philo aux pratiques sclérosées (pour lui, faire cours = dicter) et à l'ego-zeppelin. Il a tout lu, se croit plus malin que ses collègues, que ses amis, et pour faire court, que le reste de l'humanité, comme bien d'autres. Sa seule originalité consiste à torturer à mort des femmes dans une pièce insonorisée, mais pour horribles et écurantes que se veuillent les séances, elles me laissent de glace, car on n'y croit pas une seconde. D'abord parce qu'elles jurent trop avec les histoires de troquets et de salle des profs, elles aussi crédibles que mesquines, qui constituent l'essentiel du bouquin. Surtout parce que les sévices infligés sont invraisemblables : on ne sait s'il faut rire ou s'affliger de cette cloche à fromage qui s'adapte juste et ne bougera plus, de ce furet qu'on parvient à glisser dessous en la soulevant par un bord et en la "reposant précipitamment"
Sade, me direz-vous? D'abord, je ne me prosterne pas devant cet autel, et la ferveur dont le divin marquis fut l'objet dans les années 60-80 me semble bien retombée depuis qu'on le trouve en livre de poche dans tous les halls de gares. Ensuite, Sade n'a aucune prétention au réalisme, ou de plus naïves : dans les 120 journées, les maîtres sont les maîtres, et s'ils manipulent un furet, ils ne vont pas se faire mordre. Ce genre de "petit fait vrai", quand on veut en RELEVER un texte bâclé de chic et froid comme un pensum (je suis prêt à parier que le sieur Bürckel n'a pas eu le moinde début d'érection en écrivant) en renforce au contraire l'invraisemblance, voire le grotesque.
Du reste, les vrais serial killers ne sont pas meilleurs : on ne fait pas plus morne que le Journal d'un assassin de G.J. Schaeffer. Peut-être parce qu'il se mue en auteur, cherche l'effet, ou qu'aucune abomination ne peut tenir lieu de talent, ou que tout bonnement les mots sont inaptes à peindre certains paroxysmes. Ce qui me frappe dans ces textes, et surtout dans ceux du gentil intello absolument dénué, j'en jurerais, de pulsions meurtrières, c'est la gageure de faire plus fort : peut-être n'ai-je pas un génie transcendant, mais au moins j'aurai été plus sanglant, plus sauvage, plus sadique que le voisin ou le prédécesseur! On ne pourra pas aller plus loin. Une voie de garage. Comparez un peu à l'horreur absolue que Dostoïevsky parvient à tirer de la confession chez Tikhone, du sordide suicide de Matriochka, et du feuillet escamoté. L'émotion ne naît pas des flots d'hémoglobine et de la viande froide débitée au quintal. Bien sûr, avec de bons effets spéciaux, vous me fermerez les yeux devant un écran, la belle affaire et le beau mérite! La littérature, c'est un peu plus difficile
ou beaucoup moins, mais il faut de la tripe derrière. "Pourquoi nous arrêter, disait Bataille, à un livre auquel l'auteur n'a pas sensiblement été contraint?"
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