Pointeur (32)

Publié le par Ab'alone

La séance au Palais fut moins agitée que je ne l’avais prévu : je m’attendais un peu à entendre le blondinet s’écrier : “Ah non, c’est de la triche!” mais il se contenta de faire la moue quand j’expliquai pourquoi, las de tout, j’avais pris sur moi tous les péchés du monde.
“Alors, vous revenez sur toutes vos déclarations.
– Oui.
– Toutes : vous prétendez à présent que vous n’avez tué personne”…
Lopez bredouilla une argutie juridique.
“J’entends, Maître : je veux dire : aucune des personnes que votre client reconnaissait avoir tuées…
– Je n’ai tué personne, de ma vie. Aucun être humain.
– Et des animaux?
– Mouches, moustiques, araignées… des insectes. Je ne chasse pas.
– Bien. Donc aucun des homicides que vous avez revendiqués… sans pression de ma part, vous en convenez?
– Sans pression physique. Vous saviez très bien ce que je subissais au moment où vous m’avez embarqué. Ma femme en est morte.
– De vos aveux?
– Je n’en sais rien. De mon absence, en tout cas.
– Je n’avais pas le droit de vous laisser en liberté.
– Alors que je n’avais rien fait, et ne présentais aucun danger! Résultat : vous avez tué ma femme.
– N’allez pas trop loin.”
Mais j’avais touché juste : il paraissait plutôt empoisonné, et quant à Lopez, manifestement, il buvait du petit-lait. Songeait-il à une plainte pour homicide par imprudence contre le juge d’instruction?
“Pour l’heure, je vous rappelle que c’est vous qui êtes mis en examen. Est-ce qu’on peut se fier à vos propos aujourd’hui?
– Oui.
– Bon. Alors, laissons ces meurtres pour le moment, si vous le voulez bien, et précisez-moi quel type de relations vous aviez avec ces jeunes filles… Mettons, avec Jennifer Prats, pour commencer.
– C’était ma meilleure élève, et… je l’aimais beaucoup.
– Et elle? Elle vous aimait?
– Elle m’aimait bien, oui, je crois. Jusqu’aux derniers temps : quelque chose la rongeait, elle ne m’a pas dit quoi.
– Elle se confiait à vous, d’ordinaire?
– Non. Ce n’était pas son genre.
– Mais vous aviez avec elle des relations extra-scolaires.
– C’était la baby-sitter, et elle aimait lire : je lui prêtais des livres.
– Vous prêtez vos livres à vos élèves?
– À ceux qui m’en demandent, oui.
– Ça doit vous coûter cher.
– Des jeux video, oui, ça me coûterait cher. Mais des livres… On ne m’en demande pas souvent, et on m’en rend la plupart.
– Vous prêtez quoi? Des livres de poche?
– Oui… ce que j’ai.
– De belles éditions?
– Parfois.
– … des Pléiades?
– C’est arrivé. Mais le moins possible.
– Et d’en donner, ça vous arrive?
– Ça fait partie des cadeaux qui se font, oui.
– Qui se font… aux élèves?
– Je n’ai pas pour ordinaire de faire des cadeaux aux élèves. Mais j’ai offert deux Pléiades à Jenny pour Noël, en effet.
– Ça vous a coûté combien?
– Pffffff… Sept ou huit cents francs, je sais pas…
– Vous aviez combien d’élèves, Monsieur Pointeur?
– Pas beaucoup cette année. Une soixantaine tout au plus.
– Huit-cents francs par soixante, ça ferait quand même… enfin, presque soixante mille! Mettons cinquante. Combien gagnez-vous par mois?
– Je ne vois pas l’intérêt de cette chinoiserie : je n’ai fait de cadeau qu’à Jenny, je ne m’en cache pas.
– Et vous êtes le seul à lui en avoir fait de cet ordre, puisque ces deux volumes dénotaient dans sa bibliothèque.
– Dénotaient quoi?
– Rien, DÉNOTAIENT. Vous êtes prof de lettres, je suppose que vous comprenez le français?
– Ma foi, vous m’en feriez douter. Mais vous savez, il était bien inutile de prendre un détour pour me faire dire que cette élève était un cas à part à mes yeux.
– Et en quoi?
– En ce qu’elle était spécialement douée, et spécialement nécessiteuse, et spécialement gentille. J’agissais en plein accord avec ma femme.
– J’aurais bien aimé pouvoir le lui demander.
– Moi aussi, j’aurais aimé… que vous puissiez.
– Enfin, ça vous a coûté huit-cent-trente huit francs, Monsieur Pointeur! Est-ce le seul cadeau que vous lui ayez fait?
– Non.
– Quoi d’autre?
– Toujours des livres. C’était ma partie.
– Jamais autre chose? De la nourriture? Des vêtements?
– Si, une fois. Je l’ai emmenée à Perpignan pour le nouvel an, et je lui ai acheté quelques bricoles.
– Qu’est-ce que vous entendez par bricoles?
– Des livres, principalement. Mais aussi une ou deux fanfreluches devant lesquelles on est passés…
– Parmi lesquelles une robe à sept cents francs!
– Possible, oui. J’ai oublié l’étiquette.
– Sans compter le trajet, la nourriture et le reste!
– Mais pas l’hôtel… Si je vous suis, c’est un crime d’être un peu généreux?
– Non, Monsieur. Ni un crime, ni un délit : tout au plus un indice… Tous ces déboursés, là… Vous étiez en famille, lors de cette descente à Perpignan, le 31 décembre?
– Non. Ma femme était chez ses parents. Mais elle était au courant.
– Est-ce qu’elle était au courant que vous vous promeniez main dans la main dans les rues?
– Jamais.
– Elle n’était pas au courant?
– Je n’ai jamais pris la main de Jenny.
– Vous maintenez cette déclaration?
– Absolument.
– Cette jeune fille venait vous voir à domicile?
– Je vous l’ai dit : elle baby-sittait ma fille, et elle venait emprunter des livres… Parfois elle partageait nos repas.
– Elle ne venait jamais quand vous étiez seul?
– C’est arrivé. Rarement.
– Est-ce qu’elle téléphonait pour prévenir de son arrivée?
– Parfois.
– Et quand vous étiez seul, vous la laissiez venir?
– Je ne crois pas que le cas se soit présenté, mais je n’aurais vu aucune objection.
– Votre épouse non plus?
– Elle n’était pas folle.
– Je vous serais obligé de répondre aux questions.
– J’ai répondu. Ma femme n’avait pas la folie de me soupçonner de n’importe quoi.
– Admettons. Et pendant les vacances?
– Quoi, pendant les vacances?
– Vous venez de nous dire que le 31 décembre, votre femme était chez ses parents… où?
– À Marseille.
– C’est ça; et vous à Perpignan, à faire des achats avec Jennifer… d’accord?
– Je passais à Perpignan pour aller à Marseille. J’ai proposé à Jenny de m’y accompagner, c’est tout.
– Mais pour ça il a bien fallu que vous la voyiez avant… ou alors, vous avez fait votre proposition par écrit… ou au téléphone?
– Non. Elle est passée.
– Souvent?
– Une fois. C’est à cette occasion-là que je lui ai donné ces Pléiades sinon criminels, du moins… indiciaires.
– Une seule fois? De toutes les vacances?
– Je crois, oui.
– Je préférerais une certitude.
– Eh bien, vous vous en passerez. Les visites de Jenny ne faisaient pas dates pour moi.
– Enfin, elle n’était pas si insignifiante… puisque c’est la seule à qui vous faisiez des cadeaux.
– Je n’ai pas dit qu’elle était insignifiante, mais que ses visites étaient… ordinaires.
– Vous ne vous rappelez pas quand elle est passée?
– Non. Après Noël.
– Et elle n’a pas téléphoné?
– Sans doute, si! Ses coups de fil non plus, ne se gravaient pas dans le marbre!
– Bon, bon. Ce qui intrigue, vous voyez, ce n’est pas la fréquence des appels, c’est leur durée.
– Il ne me semblait pas qu’elle soit si prolixe… ni moi.
– Précisément non! Les deux tiers des appels passés chez vous de ce numéro durent moins d’une minute. Il y en a deux de DIX SECONDES! Qu’est-ce qu’on peut bien se dire en dix secondes?
– C’était parfois bref… “Le cours est maintenu? – Oui, ou non.”
– Même sans “Bonjour, Monsieur, ici Une telle”?
– Je tiens les gamins quittes des salamalecs.
– Oui, je vois… Le cours est maintenu?… Et les week-ends? Et pendant les vacances?
– Est-ce que je sais, moi?
– Ça peut vous paraître commode, de ne pas savoir, mais ça ne vous mènera pas loin… Dix secondes, quand même, c’est du faux numéro, ou de l’appel très peu protocolaire, ça donne une envie irrésistible de chronométrer : “Je peux venir? – Je t’attends”, sans préambule ni formule finale!
– Mais c’était parfois la teneur de l’échange! sauf que la réplique a des connotations trop… intimes.
– Voire. Je vous pose encore une fois la question : était-ce votre maîtresse? Ça, ce n’est pas un crime : à peine un délit!
– Non. L’idée ne m’en est même pas venue.
– Et à elle?
– Je ne sais pas. Elle ne l’a jamais exprimée, ni ouvertement ni à mots couverts.
– Et Ariane Santoni?
– Là, j’y ai pensé. Mais il n’y a jamais eu la moindre amorce de réalisation.
– C’est votre dernier mot?
– Oui.
– Alors, qu’avez-vous fait de vos vacances? Monsieur Pointeur, votre femme part le 22 décembre pour Marseille, vous l’y rejoignez le 31 : qu’avez-vous fait d’ici là?”
Le Rubicon. Je n’avais pas reparlé avec Edwige de son supposé séjour de Noël : elle risquait d’y ouïr un aveu, et sa couverture n’aurait pas résisté à un contrôle. Seulement les parents de Julie connaissaient mon prétexte, et ils ne s’en tairaient pas… J’aurais bien voulu demander un délai de réflexion, et même consulter mon avocat, qui prenait tranquillement des notes sur une petite table, sans ouvrir la bouche, et gagnait mal ses honoraires, à mon avis. Que dire? L’option Somme Philosophique? Si seulement j’avais noirci du papier…
“J’avais besoin d’être seul… Je sais qu’à présent c’est suspect, dans un mauvais éclairage… Mais ce n’était pas la première fois. Ma femme le comprenait très bien, mais ses parents étaient moins ouverts, si bien qu’on a pensé que le plus simple, c’était de leur dire que ma sœur avait décidé au dernier moment de venir faire du ski : famille pour famille, en somme, c’était normal que je choisisse la mienne.
– Donc vous avez inventé que vous aviez des visiteurs pour protéger votre retraite… c’est ça?
– Oui.
– Avec la complicité de votre femme.
– Oui.
– Et vous en avez fait quoi, de ces… huit jours?
– J’ai lu, j’ai rêvassé, je me suis promené…
– Tout ça tout seul?
– Oui.
– Noël compris, je précise! Vous avez passé Noël tout seul?
– Mais oui. Noël, c’est un jour comme les autres…
– Vous n’étiez pas motorisé?
– Non.
– Mmmmh. Dites-moi : est-ce que vous avez déjà trompé votre femme?… Non, non, Maître, ne vous alarmez pas!
– Je ne m’alarme pas du tout, mais je déconseille à mon client de répondre à cette question. C’est tout de même battre les buissons un peu loin!
– Soit! Soit! Ce n’était pas un piège! Disons autrement : vous avez demandé, dans le courant du mois de novembre, à un collègue de vous couvrir, au cas où votre femme l’interrogerait sur votre emploi du temps… Est-ce que vous pourriez nous dire ce que vous aviez donc fait de… clandestin, sinon de répréhensible, pendant le laps que vous prétendiez avoir passé en sa com-”
Salopard de Vidal! Mais Lopez remontait au créneau :
“La question ne me plaît pas davantage formulée de la sorte! On est vraiment très loin d’assassinats commis en janvier. Mon client n’est pas mis en examen pour adultère, que je sache!
– Oh, Maître, Maître, de grâce! Il est fort peu probable, vous en conviendrez, que ces meurtres soient l’œuvre d’un sadique! d’un type attiré par le sang! Ils ont été commis par une canaille qui protégeait ses arrières, qui écartait le danger d’une dénonciation! Les meurtres et… l’amour sont indissolublement liés, vous le savez bien! et tout aussi indissolublement NIÉS, d’ailleurs!
– Ce n’est pas une raison pour ratisser aussi large.
– Eh bien! Comme vous voudrez! On va s’arrêter là pour aujourd’hui, alors! Vous y réfléchirez!”
J’en tombais sur le cul. À peine une heure! Et Céline? Et Linda? Bien la peine! J’étais déjà debout quand Delavogue, se frappant le front :
“Ah! J’allais oublier… Vous n’avez pas d’objection à un prélèvement de fluides, non? Sperme, sang… Oh, pas des litres, rassurez-vous : c’est seulement pour l’A.D.N.…
– Aucune objection.
– Eh bien, on fera ça… demain ou après-demain? Figurez-vous qu’Ariane, Ariane Santoni, était enceinte! Ça devrait simplifier un peu les recherches…”
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Publié dans Pointeur

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