Bêtise et pouvoir
J'ai maintes fois constaté que certains êtres me font errer, à force d'attendre que j'erre : je ne dis que des sottises, donne des informations fausses sur ce que je sais le mieux, me trompe de rue pour aller chez moi, ou de tiroir pour trouver les fourchettes : et non seulement ces bagatelles, valorisées, envahissent tout le champ de vision, mais je suis persuadé qu'elles se multiplient OBJECTIVEMENT, que je me CONFORME À L'ATTENTE : sans souffrance, la plupart du temps : les bourdes, les défaites au Scrabble ou aux échecs, les manifestations d'inefficacité qui justifieraient une plongée dans la cloche ou un internement immédiat, NE SONT PAS MOI : ce sont de fausses dépouilles que j'abandonne à des gens qui ont décidé d'avance que ma parole ne pèserait pas sur les décisions; et à une heure de là, avec quelqu'un pour qui mon avis compte, me voilà intelligent : l'effet-Pygmalion n'est pas un mythe. J'ai vu des femmes, des enfants, des disciples rebelles, persuadés que l'époux, les parents, le gourou, auraient toujours raison, assommer l'assistance d'ineptes criailleries, affirmer que la rivière coulait d'aval en amont, soutenir mordicus les plus absurdes lubies en balayant tout argument, jouer à ravir et à leur semi-su leur rôle de bêtes par grande peur de l'être vraiment; et faire preuve de bon sens dès que leur opinion avait chance d'être prise en considération : tantôt avisés, tantôt crétins, selon la demande. Et ça se complique évidemment du fait qu'à l'inverse le pouvoir abrutit : quand on n'a qu'à vouloir pour obtenir, on peut se permettre l'idiotie; l'enfant opprimé avait besoin d'être subtil, de manipuler père et mère pour leur arracher un billet, un joujou, une sortie; l'enfant-roi n'est plus qu'un imbécile hargneux; jamais les femmes ne firent preuve de plus de finesse qu'au harem, et ne détinrent, du reste, plus de pouvoir effectif qu'au sein d'un statut qui les réduisait officiellement à l'obéissance : jamais Ségolène ne régnera aussi absolument que la Pompadour.
Difficile de dire quoi pousse chacun de nous à se dépasser : la concurrence abat les uns et stimule les autres; tel qui à Rome se laisserait sombrer tirera le meilleur de lui-même d'être premier au village, oui; mais quand il le quittera, quand il aura l'occasion de se comparer, que restera-t-il de ce "meilleur" du royaume des aveugles? En ce moment, vous ne vous en seriez certes pas doutés, j'écris une page de qualité : c'est qu'il y a trois jours que je n'ai pas ouvert un bouquin avouable. Le premier où je remettrai le nez risque fort de me dégoûter de mes méandres prétentieux.
Il me semble qu'aussi bien que celle d'inventer la capacité de comprendre est affaire de liberté, vis-à-vis de soi, et d'autrui. Lent à tous les jeux de tête, et néanmoins au dessous de tout, mais qu'y faire, si je consacre la quasi-intégralité de mon temps de réflexion à me répéter qu'On s'impatiente, et que je ne vais rien trouver? Et d'autant plus, certainement, que l'adversaire m'en impose, à force de ne pas douter de lui, ou de m'en donner l'impression. Si l'on défalquait de quatre heures de devoir celles que le nul consacre à remâcher sa nullité et à geindre in petto : "j'ai pas d'idées!", on s'apercevrait sans doute qu'il n'a pas disposé de trois quarts d'heure pour se colleter avec la contingence et bâcler sa copie. Et puis, comprendre, c'est se mettre à la traîne d'un autre, prendre le risque, peut-être, d'avoir à reconnaître sa supériorité; ce pour quoi l'on se rebiffe. Passe à la rigueur, quand on a dépassé la mégalomanie de l'adolescence, de se chauffer le crâne sur Pascal ou sur Sartre, mais l'humilité des fans de mots croisés demeure pour moi une énigme : me mettre la pensée en quatre pour poser les pas dans les pas d'un Scipion ou d'un Favalelli! Dito pour les questions de français, dont le langage sans rigueur ne peut être saisi qu'à condition de se mettre à la place du quidam qui les a posées! Oh! Les "montrez comment l'auteur a"! Quelle incitation à pavlover qu'IL N'A PAS! Oh! Ces sujets où le cours de vos cogitations est insidieusement tracé! Quel désir ils donnent de les relativiser, d'en déconstruire les présupposés idéologiques, de "montrer comment", au sein de quelle routine, la question a pu naître dans une cervelle atrophiée! Et comme on trouve mieux les réponses, quand on ne conteste pas les questions! Mon éloge de la facilité l'a omise, cette aisance-là, merveilleux apanage des soumis, des assis, des toutous! Médor est "plus intelligent" que le Chat-qui-s'en-va-tout-seul, et qui ne veut pas faire vos tests. Chers chats. Je m'explique d'ailleurs au passage que ces "brillants intellects" canins fassent tant de cas d'un Artaud, d'un Bataille, ou même d'un Brassens : terriblement merdàbourgeoises, ces petites révoltes-là, sur fond de oui de naissance Il ne suffit pas d'acquiescer pour tout piger, ni de ne rien piger pour être un créateur, mais ça dérouille drôlement la comprenette, d'accepter la domination du donneur de leçon ou du poseur de problème pour réhabiliter parcimonieusement la révolte après l'avoir fait crever de doute et de dégoût. Je chantais pouilles à Z de ne pas répondre à mes lettres, et de ne les lire qu'en diagonale, alors qu'elle les avait réclamées; mais pour Z comme pour les élèves, s'efforcer de saisir ma pensée, c'était courber l'échine, et d'autant plus bas que lorsque moi je n'entravais goutte à leur bavardage, c'était, n'est-ce pas, qu'ils s'étaient mal exprimés! Je ne veux pas te lire, je ne veux pas participer à mon humiliation, je te ficelle un mail ou un devoir à la va-vite, parce que tu t'es donné une position dominante. Je serai intelligent avec un égal. Je vois bien que tu m'invites à contester, mais justement : cela même, tu me le dictes, tu sais que tu auras réponse à tout, et qu'au surplus, juge et partie, tu la NOTERAS, ma contestation, tu la récupéreras et la feras tienne si c'est ton bon plaisir : de l'oppression du logos je ne puis m'évader que dans le refus du logos. Qu'il soit hautain, ce refus, ne change rien à sa nature : c'est un fuyard qui plastronne. Tarte à la crème, du reste, que de déceler la fêlure à l'assurance : les cons ne voient que des nains autour d'eux, ne saisissent que ce qu'ils reconnaissent pour l'avoir dépassé, et piétinent sur place : la peur de l'autre sait très bien se donner l'apparence de cette connerie-là. Qui sait si de toutes les certitudes-à-claques que j'ai rencontrées, il en était une seule qui ne dissimulât le doute et l'auto-dépréciation?
Difficile de dire quoi pousse chacun de nous à se dépasser : la concurrence abat les uns et stimule les autres; tel qui à Rome se laisserait sombrer tirera le meilleur de lui-même d'être premier au village, oui; mais quand il le quittera, quand il aura l'occasion de se comparer, que restera-t-il de ce "meilleur" du royaume des aveugles? En ce moment, vous ne vous en seriez certes pas doutés, j'écris une page de qualité : c'est qu'il y a trois jours que je n'ai pas ouvert un bouquin avouable. Le premier où je remettrai le nez risque fort de me dégoûter de mes méandres prétentieux.
Il me semble qu'aussi bien que celle d'inventer la capacité de comprendre est affaire de liberté, vis-à-vis de soi, et d'autrui. Lent à tous les jeux de tête, et néanmoins au dessous de tout, mais qu'y faire, si je consacre la quasi-intégralité de mon temps de réflexion à me répéter qu'On s'impatiente, et que je ne vais rien trouver? Et d'autant plus, certainement, que l'adversaire m'en impose, à force de ne pas douter de lui, ou de m'en donner l'impression. Si l'on défalquait de quatre heures de devoir celles que le nul consacre à remâcher sa nullité et à geindre in petto : "j'ai pas d'idées!", on s'apercevrait sans doute qu'il n'a pas disposé de trois quarts d'heure pour se colleter avec la contingence et bâcler sa copie. Et puis, comprendre, c'est se mettre à la traîne d'un autre, prendre le risque, peut-être, d'avoir à reconnaître sa supériorité; ce pour quoi l'on se rebiffe. Passe à la rigueur, quand on a dépassé la mégalomanie de l'adolescence, de se chauffer le crâne sur Pascal ou sur Sartre, mais l'humilité des fans de mots croisés demeure pour moi une énigme : me mettre la pensée en quatre pour poser les pas dans les pas d'un Scipion ou d'un Favalelli! Dito pour les questions de français, dont le langage sans rigueur ne peut être saisi qu'à condition de se mettre à la place du quidam qui les a posées! Oh! Les "montrez comment l'auteur a"! Quelle incitation à pavlover qu'IL N'A PAS! Oh! Ces sujets où le cours de vos cogitations est insidieusement tracé! Quel désir ils donnent de les relativiser, d'en déconstruire les présupposés idéologiques, de "montrer comment", au sein de quelle routine, la question a pu naître dans une cervelle atrophiée! Et comme on trouve mieux les réponses, quand on ne conteste pas les questions! Mon éloge de la facilité l'a omise, cette aisance-là, merveilleux apanage des soumis, des assis, des toutous! Médor est "plus intelligent" que le Chat-qui-s'en-va-tout-seul, et qui ne veut pas faire vos tests. Chers chats. Je m'explique d'ailleurs au passage que ces "brillants intellects" canins fassent tant de cas d'un Artaud, d'un Bataille, ou même d'un Brassens : terriblement merdàbourgeoises, ces petites révoltes-là, sur fond de oui de naissance Il ne suffit pas d'acquiescer pour tout piger, ni de ne rien piger pour être un créateur, mais ça dérouille drôlement la comprenette, d'accepter la domination du donneur de leçon ou du poseur de problème pour réhabiliter parcimonieusement la révolte après l'avoir fait crever de doute et de dégoût. Je chantais pouilles à Z de ne pas répondre à mes lettres, et de ne les lire qu'en diagonale, alors qu'elle les avait réclamées; mais pour Z comme pour les élèves, s'efforcer de saisir ma pensée, c'était courber l'échine, et d'autant plus bas que lorsque moi je n'entravais goutte à leur bavardage, c'était, n'est-ce pas, qu'ils s'étaient mal exprimés! Je ne veux pas te lire, je ne veux pas participer à mon humiliation, je te ficelle un mail ou un devoir à la va-vite, parce que tu t'es donné une position dominante. Je serai intelligent avec un égal. Je vois bien que tu m'invites à contester, mais justement : cela même, tu me le dictes, tu sais que tu auras réponse à tout, et qu'au surplus, juge et partie, tu la NOTERAS, ma contestation, tu la récupéreras et la feras tienne si c'est ton bon plaisir : de l'oppression du logos je ne puis m'évader que dans le refus du logos. Qu'il soit hautain, ce refus, ne change rien à sa nature : c'est un fuyard qui plastronne. Tarte à la crème, du reste, que de déceler la fêlure à l'assurance : les cons ne voient que des nains autour d'eux, ne saisissent que ce qu'ils reconnaissent pour l'avoir dépassé, et piétinent sur place : la peur de l'autre sait très bien se donner l'apparence de cette connerie-là. Qui sait si de toutes les certitudes-à-claques que j'ai rencontrées, il en était une seule qui ne dissimulât le doute et l'auto-dépréciation?
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