Pointeur (30)

Publié le par Ab'alone

On croit tout savoir de la prison quand on a un peu lu, et comme à l’ordinaire, même les descriptions les plus exactes ne vous ont préparé à rien : la vie est d’un autre ordre. Laissons donc là les formalités de l’accueil, que j’endurai avec une soumission engourdie qui pouvait passer pour stoïcisme : on les trouvera éparses ici ou là, chez Livrozet, Boudard ou Soljenitsyne, et je n’ai pas la prétention de faire valoir ma “différence”. De toute façon, le corps était à bout, et les sens ne notifiaient plus grand’chose : c’est en toute sincérité, pour le coup, que j’aurais pu déclarer le lendemain que je ne me souvenais plus de rien. Je ne songeais qu’à bander mes dernières forces en vue de repousser l’assaut de la bandaison d’autrui, qui me paraissait inéluctable, et dont “baissez-vous… toussez” me donnait comme un avant-goût. Mais j’étais tellement fatigué, tellement effondré, tellement au bout de la nuit que me laisser faire, après tout… Ce serait plus vite fini.
La maison d’arrêt de Prades ne voyait pas défiler de bien grands criminels, et la réception y était plutôt bon enfant. Les gardiens ne me molestèrent pas, et il me sembla même, dans le brouillard, qu’ils me traitaient avec considération. Pas un instant je n’imaginai qu’elle fût due à l’ampleur de mes forfaits, avant qu’ils n’aient poussé une porte et annoncé “un nouveau pensionnaire” à la cantonade. J’aurais donné gros pour une cellule vide, mais deux couchettes sur quatre étaient occupées, dont les détenteurs se levèrent précipitamment pour me tendre la main : “Belghit”, “Gioux. Bienvenue, camarade!” “Pointeur”, répondis-je en leur serrant la paluche, et j’eus droit à quatre yeux ronds, entre le rire et la baffe. “C’est bien son nom”, précisa le plus vieux des matons, qui était entré avec moi. “Alors là, elle est bonne : t’es un prédestiné!” s’exclama le nommé Gioux, dont l’aspect, d’emblée, avait apaisé mes craintes : il avait une bonne tête de moins que moi, et des rayons de vélo en guise d’avant-bras. Belghit, quoiqu’un peu moins chétif, ne me paraissait pas non plus de force à me tenir les jambes pendant que l’autre œuvrerait.
Je n’ignorais pas la signification de mon patronyme dans l’argot de la pègre et des prisons, qui depuis belle lurette s’est répandu dans le beau monde : en Guyane même, où j’avais ma petite réputation, les initiés daubaient mon “nom-programme”. Ce que je découvrais, c’est que nous étions classés, en somme, par affinités. Cas d’exception, en fait : mes compagnons d’erreur et d’infortune ne tardèrent pas à me l’enseigner. Si on nous avait parqués ensemble, c’était pour nous protéger des autres, des honorables voleurs, cogneurs et escrocs, qui n’auraient pas manqué de nous casser la figure, voire, œil pour œil, trou pour trou, de nous enculer, si nous avions eu le moindre contact avec eux. L’inconvénient de la chose, c’est que nous devions renoncer à la promenade, et que le préposé aux gamelles ne ratait pas une occasion de molarder dans nos rations. De fait, Belghit était grisâtre, Gioux d’une blancheur d’asperge après six mois de préventive, et si vanné au moindre mouvement qu’il avait profité d’un départ récent pour gagner la couchette du bas, et s’en réjouissait encore : “Faudra que tu te hisses là-haut! Tu pisses pas au lit, au moins?”
Deux types charmants! Je n’appris jamais ce qui avait amené Belghit dans ces murs : il n’avait évidemment aucune envie d’en disserter, et nous respections sa réserve. Gioux, plus expansif, nous entretenait de son affaire, ou d’une version d’icelle qui aurait sans doute gagné en véracité à se voir complétée par le point de vue du procureur : en bref, une pétasse avait allumé ce pauvre innocent, et il risquait quinze ans pour viol : “À peine moins que si je l’avais butée! Tu te rends compte?” Au ton, il semblait regretter de ne pas s’être offert le supplément. Je me rendais compte, mais ne renvoyais pas l’ascenseur, et n’en fus pas pressé. Rien des brutes que je m’étais imaginé inéluctables, Gioux avait même un peu de lecture, des auteurs pour moi bizarres, comme Jean Raspail, Lobsang Rampa ou Tsa-Tchang-Ring. Féru de bouddhisme, il était intarissable sur l’illusion du moi et la marche vers l’Éveil qu’il avait entreprise, et que freinait le commerce d’égarés comme nous. Belghit semblait à peu près illettré, mais d’une gentillesse extrême, on ne l’imaginait pas maltraitant une mouche; moi non plus, il est vrai : méfions-nous de l’eau qui dort. Comme j’étais arrivé après le déjeuner, ils me proposèrent sauciflard et chocolat, s’excusant du peu. Je n’avais rien avalé de solide depuis une soixantaine d’heures, la tête m’en tournait un peu, mais l’estomac ne réclamait rien, et mourir ainsi ne laissait pas de me séduire : je refusai poliment, grimpai jusqu’à ma couchette et m’y étalai, décidé à n’en pas descendre avant le jugement dernier : “Ne m’en veuillez pas, je serai plus causant demain. – T’en fais pas, tout le monde passe par là. Te laisse pas trop abattre.” Et ils se replongèrent l’un dans Le troisième œil, l’autre dans ses ruminations silencieuses. Cette taule-là, heureusement, n’était pas encore dotée de la banale lucarne.
J’aimerais prétendre que la soirée et la nuit se passèrent à un examen de conscience; mais l’épuisement me donna le coup du lapin, et je n’émergeai, dûment secoué par Gioux, que pour le jus du lendemain matin. J’étais perclus, hébété de sommeil, bien plus crevé que la veille, mais sinon la faim, comme une envie de manger s’éveillait : je grignotai une tartine, puis une autre, et j’en aurais volontiers dévoré une troisième.
Qu’on me fichât la paix, qu’on me laissât seul arpenter et reconnaître le pays du malheur, je croyais que c’était mon vœu le plus cher, et mes compagnons, une fois dissipée la crainte d’avoir à soutenir un combat, me pesaient. Pourtant… on a peine à l’avouer, mais ces indifférents, auxquels je me serais gardé de rien confier d’intime, allégèrent mon désespoir. Je le répète, on est peu de chose, et malgré qu’on en ait, peu de chose nous amuse. Certes, leur conversation me fut fastidieuse le premier jour, je ne m’y prêtais que des lèvres, et ma douleur s’en ravivait : une lancée coupait le babil, et me laissait pantelant. Ni l’un ni l’autre ne m’entourait d’une sollicitude voyante, et il n’y a pas lieu de supposer qu’ils recelassent, pour ce qui me dévorait, plus qu’un minimum décent de curiosité. Mais, bien qu’ils n’eussent pas cinquante ans à deux, ils manifestaient une connaissance de la vie dont un prof ne saurait approcher, et un humour que j’aurais sans doute trouvé pauvre imprimé, mais qui, spontané, sans rien de livresque, me séduisait malgré moi. Quand en dépit de professions de foi gauchistes on n’attend que mugissements des “basses classes”, le moindre trait de neurones étonne; et comment évaluer la créativité d’un individu quand le milieu vous échappe? Je ne m’en souciais pas. Quand Belghit scandait : “N’avoue za-mais! Si on te prend la main dans le sac, dis que tu fermais le sac!” je m’enchantais de l’image sans me demander si elle lui avait été filée au berceau. Quelle expérience avaient au juste ces deux lascars, je n’étais pas à même de le déterminer davantage, elle ne m’apparaissait que sous la forme d’une différence, mais sur le monde où je pénétrais, il était hors de doute qu’ils avaient tout à m’apprendre, et ils ne plaignaient pas leurs leçons, qui malgré moi m’intéressaient, comme les germes d’un futur dont l’appétit pouvait renaître comme celui des tartines, et qui supposerait se nourrir, se laver, se distraire, se battre et renouer des contacts. Or, en me laissant mettre au trou, je m’étais fermé le raccourci : mourir d’inertie, rien de mieux; mais avaler sa langue, se pendre à l’espagnolette ou se scier les veines avec une écharde, je n’en avais pas la carrure.
Le mardi s’étira. Déjà je m’étonnais de n’être pas rappelé à l’interrogatoire, et mes deux mentors me conseillèrent de ne pas m’impatienter avant quinze jours bien comptés. Morne et atone, je déclinai l’offre d’une belote et d’un poker, mais en laissant entendre que ce refus n’était pas définitif : je me rendais bien compte qu’ils avaient leur lot de misères, que c’était par politesse qu’ils ne me le faisaient pas partager, que je devais à la collectivité de faire bonne figure moi aussi, et que de la figure à l’âme il n’y avait pas des distances infranchissables. Je deviendrais un autre être, un exclu, un réprouvé, qui se dépouillerait du vieil homme et laisserait derrière lui les vieux chagrins…

“Pointeur! Parloir!” Je ne fus pas trop surpris de voir s’esquisser dans la crasse du plexiglas le visage d’Edwige. Ma petite sœur faisait un gros effort pour hisser un sourire, mais elle avait pris un coup de vieux, et le cil n’était pas sec.
“Ça va?
– Tu me croirais si je te répondais oui?
– Papa est très malade, tu sais… Il aurait voulu descendre, mais il ne s’en serait pas relevé…
– Qu’il se soigne! Et même s’il guérit, je n’ai pas tellement envie de le voir en ce moment.
– Alors c’est vrai?
– Rien n’est vrai, sinon que j’ai causé la mort de ma petite fille, et que rien d’autre n’a d’importance.
– Ne dis pas ça, Gilles, c’est égoïste! Ne me dis pas que tu t’en fous de les tuer, eux aussi!
– Dis-leur la vérité. Je ne sais pas ce qu’on leur a raconté…
– Comment, raconté? Mais tu te rends compte que toutes les chaînes t’ont présenté comme l’assassin de l’année, comme un monstre sanguinaire et minable, qui massacre des enfants pour protéger sa carrière!
– Je croyais qu’il y avait un secret de l’instruction à respecter… C’est tout du pipeau, Edwige : je n’ai tué personne! Y a dans les victimes des gens que je n’ai même pas vus, je ne sais pas à quoi ils ressemblaient!”
Elle s’était préparée au pire, mais le soulagement lui enflammait la face. Le soulagement? Pas tout seul…
“Mais alors, pourquoi?… Ils t’ont passé à tabac?
– Même pas… Je me foutais de tout, je me sentais coupable, j’aurais pris sur moi Auschwitz et Hiroshima si on me l’avait demandé…
– Tu n’avais pas le droit! On n’est pas seul!
– Mais si, je suis seul. Si Nicolas disparaissait, je prendrais part à ton deuil, mais pour moi la vie ne serait pas finie, tu le sais bien… Il y a des choses qu’on ne peut pas partager. Pimprenelle… pour moi, il n’y a pas d’après.
– Mais tu as encore un devoir envers les autres! Tu ne comprends pas ça?
– Les autres n’existent plus.
– Merci pour eux! Je me sens salope de te le dire, mais qu’est-ce que c’est que ça, sinon la doctrine d’un assassin? Secoue-toi! Il y a des millions de gens qui ont perdu leur enfant, pour eux aussi il était irremplaçable, ils n’ont pas fait écrouler le temple sur eux pour autant! Tu sais à quel point papa est fragile! Et maman n’est pas bien vaillante non plus! Tu imagines l’effet que ça peut leur faire, Pointeur par ci, Pointeur par là, le prof pervers, le tueur d’écolières? Mais tu les as poignardés, rien de moins! Même coupable, tu n’avais pas le droit d’avouer!
– J’ai pas pensé à eux.
– C’est dégueulasse de ta part.
– Oh, eh, merde! J’avais autre chose à me préoccuper que de la réputation de la famille! C’est pour ça que tu es descendue?
– Tu mériterais… Non. Je suis arrivée hier, on ne m’a pas autorisée à te voir. Pas de visite l’après-midi. Alors… il a bien fallu que je m’occupe de tout.
– De tout quoi?
– De l’enterrement. Essaie de ne pas trop penser à Pimprenelle. Mais sache quand même qu’on l’a rapatriée sur Tours et que
– Co… comment? Julie t’a laissé faire ça? Mais…
– Co… comment? Julie? C’est pas possible! On ne t’a pas prévenu?
– De quoi? De quoi?”
Mais j’avais compris : elle s’était tuée, le lundi soir, avec ces somnifères que j’aurais cru inaptes à terrasser un enfant, et dont je regrettais à présent de ne disposer pas d’une bonne dose pour tout oublier et en finir moi aussi avec ce gâchis. Edwige avait trouvé le chalet grouillant de gendarmes, autour du cercueil abandonné, et tout lui avait été déballé d’un coup, mes aveux, ma détention, la mort de Julie, qu’elle avait annoncée à ses parents, avant de tenter de me voir, puis de prendre en charge le transfert de ma petiote, dont les grands-parents maternels n’avaient plus la force de se préoccuper. Oh! Nous n’attachions pas plus d’importance l’un que l’autre à ces tribulations de viande, et ne visitions guère les cimetières! Mais dans le désarroi ça rassure de faire ce qu’il faut, de mettre ses pas dans les pas de la tradition.
Je n’avais pas le loisir de revenir sur la journée éprouvante qu’avait connue ma sœur; du reste, entre nous, la notion même de dette n’avait pas cours, et je me serais décarcassé pour elle avec autant d’abnégation, si moins d’efficacité peut-être. Mais je n’écoutais plus, hypnotisé par ma femme, la solitude de ses dernières heures, l’impossibilité de vivre qu’elle avait tout simplement constatée et dont elle avait tiré les conséquences… Le lundi soir… Qu’on l’eût informée ou non de mes aveux, je l’avais tuée, elle aussi, de n’être pas revenu. Je ne me prêtais pas assez de poids pour avoir parfait son désespoir; mais j’aurais pu la faire vomir, enrayer le coma… si j’avais été là, elle n’aurait pas osé! Et je me rendais compte que la mesquinerie dont je l’avais taxée in petto, c’était la mienne, et seulement la mienne. Qui sait? Personne, et à jamais. Elle n’avait pas laissé de message, elle était déjà au-delà de la communication quand elle avait tiré sa révérence, et à mon tour je m’éprouvais changé en pierre, le désir de m’expliquer m’avait fui. Edwige me parlait avocat, rétractation, journalistes; je sentais bien qu’il était de mon devoir de lui dire au moins un mot d’encouragement, mais mes lèvres restaient collées, je me contentais de hocher du chef comme un zombi, et, les visites s’achevant, ne parvins même pas à murmurer au revoir ou merci.
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Publié dans Pointeur

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