Deux sens de "tu es un con"

Publié le par Ab'alone

"Vous avez l'expérience du langage lénifiant des profs, de ces appréciations systématiquement "positives" qui bien souvent ne font que masquer le désespoir, l'indifférence ou le mépris. Nous avons le droit de vous parler de votre travail, et, à la rigueur, pour quelque temps encore, de son insuffisance. Mais pas de piper mot de votre intelligence. Et c'est justice, si on la considère comme une donnée quasi-invariable, susceptible seulement d'améliorations minimes. "Tu es un con, donc le resteras" relève d'un langage de rupture, aux antipodes de tout projet éducatif : pour le prof, ce serait tout au plus une manière de se disculper de l'échec : "pas de ma faute si je ne lui ai rien appris, il faudrait être Dieu pour changer un ânon en Pégase". Idem pour vous, du reste : "si je ne progresse pas, c'est que ce prof est nul". Minables échappatoires! On se condamne au fiasco, en cherchant d'avance ses responsables. Pourtant, je ne trouve pas très sain de laisser passer un argument stupide, un raisonnement à la mormoil, une fleur d'ignorance, en se contentant d'apprécier leur validité grammaticale : s'il n'y a pas d'idiots, il y a des idioties, et se refuser à les dénoncer, c'est à mon sens trahir qu'on croit leur auteur incurable. Au nom du progrès et de la vérité, attendez-vous donc à voir germer dans ma bouche et dans vos marges, à supposer que vos copies les méritent, des "inepte" et des "niais" qui jamais ne qualifieront l'homme, mais seulement sa production. La production, direz-vous, renvoie à l'homme : oui, mais pas nécessairement à ses capacités innées ni même acquises, dont je ne sais rien, et que je ne me permettrai jamais d'évaluer : si je me hasarde à parler de l'intelligence dont vous aurez fait preuve, ne sera jamais visée que celle qui se manifeste au bout du travail, ne sera jamais stigmatisée que la sottise qui renvoie à la paresse. "On est exactement aussi intelligent qu'on veut", dit Alain, et sans doute pousse-t-il un peu fort pépé dans les orties; peut-être, grosse tête lui-même, s'arrange-t-il (comme les belles gueules ou les friqués qui emballent toutes les nanas se persuadent que c'est parce qu'ils "savent y faire" qu'ils ont du succès) pour mettre des dons de chance ou de nature au compte d'un "effort" qui serait son bien propre et dont il aurait lieu de s'enorgueillir; n'empêche que c'est le regard le plus fructifère que nous puissions porter sur nos performances : celui qui "connaît ses limites" les pose; JAMAIS nous ne saurons de quoi nous sommes capables sans l'avoir essayé, et je dirais même : sans l'avoir réussi, car l'échec procède toujours d'un abandon, et l'abandon est toujours prématuré. Que ce soit bien clair dès cette première heure : il n'y a qu'aux imbéciles indécrottables qu'il serait contre-productif de parler de leur imbécillité. Prière donc de considérer les "injures" adressées à l'actualisé comme des éloges en creux du potentiel"…
Peut-être cet extrait de mon ex-laïus de rentrée, que je traduis en "châtié" et purge des "merde!" et "tain con!" qui le ponctuaient avec vigueur, histoire de n'être pas reconnu par mes anciens élèves, s'ils passent par ici, recèle-t-il une des clefs de ma "pathologie du lien" et de l'isolement qui s'ensuit. Car cause toujours! et de plus en plus vainement, à mesure qu'on s'est enfoncé dans la vase du Respect-Roi. "V's avez vu c'que vous m'mettez?", "Vous avez pas à m'injurer", "Vous n'êtes pas mon père", "Hooo! T'as vu comment tu me parles?", "Je vous prie de respecter mon travail"… et d'autant plus qu'il y en avait moins! D'ordinaire, c'est par des tiers qu'ils étaient imbus de leur dignité, je les voyais encaisser une mercuriale avec le sourire, et quelques jours plus tard, la revendication prétentieuse semblait suivre à la trace un "Comment? Tu tolères qu'on te manque de la sorte?" Mais ces autres qui n'assistaient pas au cours, qui étaient aveugles à sa spécificité, et notamment au droit réciproque concédé aux élèves de ME traiter de con, et dont ils usaient sans discrétion, ces autres qui ne SAVAIENT PAS, qui ne comprenaient rien, si leur discours était doté d'un poids toujours grandissant, c'est bien que "de l'intérieur" on n'en comprenait guère plus, ou que c'est à moi que quelque chose échappait. Que papa ou tantine s'offusquassent de voir leurs chères idées reçues taxées en marge de "sottise extrême", il n'y avait pas à s'en étonner; mais il est de fait que le chérubin lui-même ne trouvait pas matière à progrès dans les mètres d'explications dont j'adornais ses copies : tous les ans je baptisais davantage ma piquette; et pourtant tous les ans retentissait plus fort le chant du refus : bien loin d'aider, je "décourageais". J'avais beau jeu de dénoncer dans ce "découragement" le choix de la paresse : se tenir pour définitivement insuffisant, c'était plus confortable que se casser la tête; mettre le refus de l'effort sur le dos de mon incrimination d'icelui, délibérément lue de travers, en dépit de mes récurrentes homélies, comme négation du potentiel, c'était de bonne guerre, dès lors que guerre y avait – et comment me cacher que mes épithètes, mal prises tant qu'on voudra, mais objectivement flétrissantes, avaient contribué à la déclencher? Possible que l'hostilité n'eût pas d'autre germe que la sale note, et que les commentaires ne fournissent que l'occasion de s'évader d'un 10, d'un 8, d'un 6, selon; mais indéniable que leur FORME tout au moins n'était pas étrangère au rejet d'un pacte ainsi conçu, et souvent noir sur blanc : "Ce que je te dis, c'est comme si je ME le disais, ou comme si tu te le disais à toi-même : tu ne dois y puiser que des indications pour te dépasser, et pas une humiliation." Cette proximité du confesseur ou du gourou, on peut se demander de quel droit je la revendiquais, et trouver tout naturel qu'on me la refusât, bien qu'on me vît me décarcasser plus qu'aucun, et ne renâcler jamais devant un supplément de turbin. Mais je crois que c'est surtout au nom d'une autre acception de l'intelligence que j'étais classé rival, ennemi ou tyran, que la mienne n'était pas avalisée, ni même comprise : le plouc moyen n'aime guère, semble-t-il, s'entendre dire que certes il n'a rien fait qui mérite qu'on s'extasie, qu'il ne vaut pas tripette pour le moment, MAIS que du jour au lendemain, et surtout s'il entérine les critiques, les cieux sont à sa pogne : il se tient pour fixe, ou quasi, et n'accepte pas qu'un potentiel de transcendance vienne perturber la quiète idée qu'il se fait de lui-même. Demain, certes, il peut gagner au loto ou réparer la roue d'Emmanuelle Béart et plus si affinités; mais DEVENIR UN AUTRE, il n'y croit pas, et ça l'angoisserait plutôt.
Et moi? Eh bien je crois y croire, ou disons que JE VEUX. Non seulement que TOI, tu ne sois pas prisonnier de ta bêtise ACTUELLE, mais surtout que MOI je ne sois pas enfermé dans la mienne. Demain, nos cœurs et nos cerveaux s'ouvriront, par l'écoute mutuelle. Rien ne m'est plus étranger que l'"on est comme on est" de Maurice Chevalier, ou le "Quand on est con, on est con" de Brassens : que le classement des gens en fonction d'un Q.I. qui leur serait intrinsèque et ne bougerait plus. Toute réification induit un durcissement de l'altérité. On n'EST pas, on SE FAIT! Mais là vraiment il y a trop à dire, pour continuer aujourd'hui, d'autant que me voilà devant une trifurcation, et que chacun des trois thèmes est un continent : Intelligence? Enseignement? Pathologie du lien? Je vous donnerais bien le choix, comme dans les "livres dont vous êtes le héros", mais ce serait attaquer la muraille avec un cure-dents.
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