Antisémythes
"Dire que les Juifs ne sont pas les acteurs et encore moins les responsables de la haine qu'ils subissent n'implique pas qu'il faille pour autant nier ce lien étroit qui existe entre le comportement de ceux-ci et l'antisémitisme. Mais ce rapport est de CONSÉQUENCE [ital.] et non de cause." (Nicolas Weill "Une histoire personnelle de l'antisémitisme") L'auteur certes est un enragé de la "vigilance". Mais il énonce là un point central de dogme, pose un pilier de soutènement de la bien-pensance, dans LE domaine par excellence où il est périlleux de s'en écarter par les temps qui courent. C'est un postulat qui ne requiert pas démonstration : le Juif ne saurait être responsable en rien de l'hostilité dont il est l'objet. Et cette position a priori n'est pas loin d'être officielle, ce me semble, en France et en anglo-saxonnerie : l'antisémitisme est premier; l'attitude juive en découle, mais ne saurait EN AUCUN CAS le provoquer. Admettre qu'il puisse constituer une réaction, même erronée et irrationnelle, ce serait mettre un doigt dans l'engrenage d'une éventuelle responsabilité juive, d'un "fundamentum in re", dont on a pu débattre assez librement avant la Shoah, et même après (Hannah Arendt, etc) mais dont la supposition même est devenue à présent presque un crime.
De l'innocence ABSOLUE du Juif s'ensuit que l'antisémitisme doit exister de tout temps, et même PRÉCÉDER les Juifs : s'il NAISSAIT, en présence de telle ou telle manifestation religieuse ou sociale, on pourrait au moins faire grief au Juif de n'en avoir pas mesuré l'impact. Pour pleinement satisfaire au dogme, il faudrait haïr le Juif sans le connaître, avant même qu'il n'existe, et c'est sans doute pourquoi on nous monte en épingle le "pur" antisémitisme japonais, par exemple.
Bernard-Lazare, un des plus ardents défenseurs de Dreyfus, écrivait il y a 112 ans : "Si cette hostilité, cette répugnance même, ne s'étaient exercées vis-à-vis des Juifs qu'en un temps et en un pays, il serait facile de démêler les causes restreintes de ces colères; mais cette race a été, au contraire, en butte à la haine de tous les peuples au milieu desquels elle s'est établie. Il faut donc, puisque les ennemis des Juifs appartenaient aux races les plus diverses, qu'ils vivaient dans des contrées fort éloignées les unes des autres, qu'ils étaient régis par des lois différentes, gouvernés par des principes opposés, qu'ils n'avaient ni les mêmes murs, ni les mêmes coutumes, qu'ils étaient animés d'esprits dissemblables ne leur permettant pas de juger également de toutes choses, il faut donc que les causes générales de l'antisémitisme aient toujours résidé en Israël même et non chez ceux qui le combattirent." Cette apparente universalité gênait fort Jules Isaac, qui s'évertuait à remettre en question les manifestations d'antisémitisme antérieures au Christ, pour rattacher TOUTE persécution au prétendu auto-anathème "Que son sang retombe sur vos têtes! Et sur celles de nos enfants!" Mais nous avons bien progressé depuis en cohérence et en irrationalité, et que la haine se soit manifestée en tous temps et en tous lieux serait plutôt cité de nos jours (je ne parle bien entendu que de ce qui se publie) à l'appui de son antériorité.
L'idée d'un mode de propagation "dialectique" est donc à écarter d'emblée : l'antisémitisme se TRANSMET d'antisémite en antisémite, sans intervention du Juif, ou elle n'a statut que de prétexte : la haine était présente AVANT, et ferait flèche de tout bois.
Il serait surprenant que quelque "chercheur" n'ait pas songé à une transmission génétique; mais elle serait un peu "gênante", et je suis à des lieues de maîtriser la littérature d'un sujet qui m'agace sans m'accaparer. Les quelques livres que j'ai lus tiennent pour une transmission par le MILIEU et le DISCOURS : il me semble qu'on pourrait distinguer sinon deux écoles, du moins deux systèmes :
celui du "vieux fonds", selon lequel le mal passerait de père en fils, ou de proche en proche, la haine étant pour l'essentiel sucée dès l'enfance, peu après le lait maternel : elle servirait ensuite toute la vie, sous réserve d'ajustements, et, dans les meilleurs des cas (fort rares) pourrait être reniée, aux lumières de l'éducation ou de l'expérience. D'où l'acharnement à établir que tel ou tel "négationniste" avait contracté la peste brune bien avant l'âge de raison (si tant est qu'il l'ait jamais atteint), que ses parents ou grands-parents avaient passé les vacances dans le chalet du cousin de la belle-sur de Drumont ou de Xavier Vallat, etc. Voir le micro-débat entre Faurisson et Vidal-Naquet, le premier se prétendant apolitique, l'autre le dénonçant "nostalgique de Vichy" dès sa jeunesse.
celui des prédispositions psychologiques : peur de l'autre, du presque-même, réaction au mépris de soi, jalousie, besoin de se distinguer, etc : dans ce cas, le discours antisémite peut intervenir plus tardivement, fournissant une sorte d'exutoire mythique à des difficultés personnelles, et généralement une correction de l'image dépréciative que le pré-antisémite se ferait de lui-même : il végète, il échoue, on l'humilie? "C'est la faute des Juifs!"
Il est clair que les deux explications s'interpénètrent : ceux qui disposeraient de l'antisémitisme dans l'arsenal des idées héritées ne se feraient pas faute de l'utiliser pour excuser leurs échecs avenus ou à venir, bien qu'il semble aberrant de théoriser d'avance le ratage de sa vie.
Or les deux ont au moins ceci de commun qu'elles ne sont pas entérinées par les intéressés. Certes elles ne sont pas flatteuses! Mais n'est-il pas déloyal et dangereux de psychologiser sans tenir compte de ce que chacun dit de l'histoire de son propre cas? Les explications ne sont-elles pas fragilisées par la présupposition qu'on n'a affaire non seulement qu'à des aveugles, mais encore qu'à des menteurs? Que nos motivations nous échappent, c'est l'assise de toute psychologie des profondeurs. Mais si en outre nous mentons TOUS sur des FAITS que nous sommes pour la plupart seuls à connaître, que reste-t-il de nous? Toute cette "psychologie" consiste à dire à ceux qui nourrissent quelque grief contre quelque Juif : "Ôtez-vous de là, qu'on mette l'antisémite orthodoxe à votre place!" "Explications" plutôt exaspérantes, donc, non parce qu'elles touchent juste, mais parce qu'elles ne tiennent nul compte de la façon dont l'"expliqué" s'explique, et que son discours à lui est censuré.
De l'innocence ABSOLUE du Juif s'ensuit que l'antisémitisme doit exister de tout temps, et même PRÉCÉDER les Juifs : s'il NAISSAIT, en présence de telle ou telle manifestation religieuse ou sociale, on pourrait au moins faire grief au Juif de n'en avoir pas mesuré l'impact. Pour pleinement satisfaire au dogme, il faudrait haïr le Juif sans le connaître, avant même qu'il n'existe, et c'est sans doute pourquoi on nous monte en épingle le "pur" antisémitisme japonais, par exemple.
Bernard-Lazare, un des plus ardents défenseurs de Dreyfus, écrivait il y a 112 ans : "Si cette hostilité, cette répugnance même, ne s'étaient exercées vis-à-vis des Juifs qu'en un temps et en un pays, il serait facile de démêler les causes restreintes de ces colères; mais cette race a été, au contraire, en butte à la haine de tous les peuples au milieu desquels elle s'est établie. Il faut donc, puisque les ennemis des Juifs appartenaient aux races les plus diverses, qu'ils vivaient dans des contrées fort éloignées les unes des autres, qu'ils étaient régis par des lois différentes, gouvernés par des principes opposés, qu'ils n'avaient ni les mêmes murs, ni les mêmes coutumes, qu'ils étaient animés d'esprits dissemblables ne leur permettant pas de juger également de toutes choses, il faut donc que les causes générales de l'antisémitisme aient toujours résidé en Israël même et non chez ceux qui le combattirent." Cette apparente universalité gênait fort Jules Isaac, qui s'évertuait à remettre en question les manifestations d'antisémitisme antérieures au Christ, pour rattacher TOUTE persécution au prétendu auto-anathème "Que son sang retombe sur vos têtes! Et sur celles de nos enfants!" Mais nous avons bien progressé depuis en cohérence et en irrationalité, et que la haine se soit manifestée en tous temps et en tous lieux serait plutôt cité de nos jours (je ne parle bien entendu que de ce qui se publie) à l'appui de son antériorité.
L'idée d'un mode de propagation "dialectique" est donc à écarter d'emblée : l'antisémitisme se TRANSMET d'antisémite en antisémite, sans intervention du Juif, ou elle n'a statut que de prétexte : la haine était présente AVANT, et ferait flèche de tout bois.
Il serait surprenant que quelque "chercheur" n'ait pas songé à une transmission génétique; mais elle serait un peu "gênante", et je suis à des lieues de maîtriser la littérature d'un sujet qui m'agace sans m'accaparer. Les quelques livres que j'ai lus tiennent pour une transmission par le MILIEU et le DISCOURS : il me semble qu'on pourrait distinguer sinon deux écoles, du moins deux systèmes :
celui du "vieux fonds", selon lequel le mal passerait de père en fils, ou de proche en proche, la haine étant pour l'essentiel sucée dès l'enfance, peu après le lait maternel : elle servirait ensuite toute la vie, sous réserve d'ajustements, et, dans les meilleurs des cas (fort rares) pourrait être reniée, aux lumières de l'éducation ou de l'expérience. D'où l'acharnement à établir que tel ou tel "négationniste" avait contracté la peste brune bien avant l'âge de raison (si tant est qu'il l'ait jamais atteint), que ses parents ou grands-parents avaient passé les vacances dans le chalet du cousin de la belle-sur de Drumont ou de Xavier Vallat, etc. Voir le micro-débat entre Faurisson et Vidal-Naquet, le premier se prétendant apolitique, l'autre le dénonçant "nostalgique de Vichy" dès sa jeunesse.
celui des prédispositions psychologiques : peur de l'autre, du presque-même, réaction au mépris de soi, jalousie, besoin de se distinguer, etc : dans ce cas, le discours antisémite peut intervenir plus tardivement, fournissant une sorte d'exutoire mythique à des difficultés personnelles, et généralement une correction de l'image dépréciative que le pré-antisémite se ferait de lui-même : il végète, il échoue, on l'humilie? "C'est la faute des Juifs!"
Il est clair que les deux explications s'interpénètrent : ceux qui disposeraient de l'antisémitisme dans l'arsenal des idées héritées ne se feraient pas faute de l'utiliser pour excuser leurs échecs avenus ou à venir, bien qu'il semble aberrant de théoriser d'avance le ratage de sa vie.
Or les deux ont au moins ceci de commun qu'elles ne sont pas entérinées par les intéressés. Certes elles ne sont pas flatteuses! Mais n'est-il pas déloyal et dangereux de psychologiser sans tenir compte de ce que chacun dit de l'histoire de son propre cas? Les explications ne sont-elles pas fragilisées par la présupposition qu'on n'a affaire non seulement qu'à des aveugles, mais encore qu'à des menteurs? Que nos motivations nous échappent, c'est l'assise de toute psychologie des profondeurs. Mais si en outre nous mentons TOUS sur des FAITS que nous sommes pour la plupart seuls à connaître, que reste-t-il de nous? Toute cette "psychologie" consiste à dire à ceux qui nourrissent quelque grief contre quelque Juif : "Ôtez-vous de là, qu'on mette l'antisémite orthodoxe à votre place!" "Explications" plutôt exaspérantes, donc, non parce qu'elles touchent juste, mais parce qu'elles ne tiennent nul compte de la façon dont l'"expliqué" s'explique, et que son discours à lui est censuré.
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