Antisémythes, 2
D'antisémite "viscéral", ou du moins s'avouant tel, je n'en ai jamais ouï, et doutais même qu'il en existât, avant de découvrir (tardivement) le Journal de Drieu la Rochelle, lequel du reste ne règle rien, car il est assez lucide et sincère pour évoquer les humiliations (face à Bernstein, par exemple) où il a puisé un sentiment prétendument spontané. PERSONNE ne convient qu'il est hostile aux Juifs par héritage, ou parce qu'on lui a prêché la haine. L'antisémite est convaincu de l'être À CAUSE DES JUIFS, de leurs abus, de leur jactance, de leur violence, de leurs passe-droits, et du mensonge permanent de se donner pour victimes in sæcula sæculorum, alors qu'ils seraient hic et nunc profiteurs, maîtres et persécuteurs. PERSONNE que j'aie connu n'a sucé la haine avec son lait, ou dans je ne sais quelle diatribe fâchiste. Les gens virent leur cuti généralement à un âge avancé, pour une goutte d'eau qui fait déborder le vase, une exaction de trop, un discours qui ne passe pas, parce que toute réponse est interdite. Alors s'opère une cristallisation, le monde leur apparaît différent, cent faits épars s'agrègent. Ils ont "compris", et pour la plupart n'en reviendront jamais. Il existe bien, ACTUELLEMENT, un antisémitisme (ou antisionisme) juvénile, et pas seulement chez les adolescents d'origine arabe; mais il se distingue ordinairement par sa thématique (les souffrances des Palestiniens, la violence de l'État israélien) et paraît entièrement NOUVEAU : le "vieux fonds" d'origine ancestrale semble bien mythique, et l'antijudaïsme chrétien appartenir à l'histoire : méchant, Judas? Coupable, Caïphe? Tout le monde s'en fiche éperdument, et s'efforcer, comme Nicolas Weill, de relever une continuité, de dénoncer l'avatar et la résurgence, ce n'est étudier ni le présent ni le passé, mais les tripatouiller tous deux.
"Que son sang retombe sur notre tête et sur celle de nos enfants!" Il est bien clair que sans cet anathème, perversement prêté à ceux mêmes qu'il flétrit, l'histoire juive eût été différente; qu'il fut fauteur de ségrégation, d'approfondissement identitaire, et de persécutions. Éventuellement, d'une "haine en quête de cause", et disposée à se satisfaire de peu. Mais on ne perçoit, ni dans la thématique ni dans les consciences, aucune solution de continuité de l'antijudaïsme des âges de foi au racisme nazi, d'une part, et au "castisme" de notre époque, de l'autre. Encore faudrait-il savoir si la religion a jamais fourni autre chose qu'un argumentaire-prétexte, et si le Juif n'a pas été perçu et haï d'abord et en tous temps comme celui qui s'isole, se cache, se replie sur soi, sert les siens en premier, et comme l'usurier, le patron, le percepteur des taxes, l'ami du prince, le commissaire politique OU l'agent subversif : je n'ai pas compétence pour traiter la question, ni d'ailleurs aucune autre. Ce que je puis affirmer, c'est qu'aucune des personnes que j'ai laissé s'exprimer librement n'avait conscience d'assumer l'héritage chrétien. D'autre part, Cicéron ne lui doit rien, quand il n'ose parler de Jérusalem, "tam maliciosa ac maledica civitate" que "submissa voce" (Pro Flacco, 68 & 66). À moins de suspecter l'ajout d'un moine-copiste!
Dans le cadre du second schème explicatif (trouver un bouc émissaire pour ses échecs, cf. hier), il n'est guère surprenant que l'illumination illusoire se situe entre trente et cinquante ans, et constitue une sorte d'élément amovible du syndrome de la quarantaine : avec les premiers cheveux blancs il apparaît plus ou moins soudainement que le meilleur est derrière, qu'on ne se dépassera pas, et qu'il n'y a plus à espérer de la suite que des dégradations : à une vision d'ensemble d'une vie rarement à la hauteur des espoirs et ambitions de notre jeunesse, et qu'on sent désormais sur la pente descendante, il faut trouver des excuses et des coupables. "Les Juifs" s'offriraient là à point nommé, et le discours antisémite "prendrait".
Soit. Mais d'abord, pourquoi les Juifs? Et pas, ou infiniment moins, les Corses, les Bretons, les pédés, les Francs-Macs? Notons que l'excuse ordinaire donnée par le citoyen lambda de l'insuffisance de ses accomplissements, c'est l'accaparement du pouvoir et des places par une caste quasi-mafieuse d'héritiers, par "l'élite qui s'auto-élite", la "France d'en haut", opposée aux "petits", et généralement accusée de viser à conserver et à accroître ses avantages particuliers sous le manteau de l'intérêt général. "France d'en haut" qui comprend en vrac les riches, les capitalistes, les hommes politiques et les journalistes, de plus en plus considérés comme leurs alliés ou leurs larbins, et objets d'une suspicion croissante : le "petit peuple" des ouvriers et employés subalternes proclame volontiers "ne plus croire un mot de ce qu'on nous raconte", les résultats sportifs mis à part. Or le mensonge est précisément le premier grief fait "aux Juifs", qui semblent d'abord voués aux gémonies en tant que membres représentatifs de ce que M. Le Pen appelle "l'établissement".
Par ailleurs, il est notable que seule une minorité utilise le discours antisémite pour expliquer son propre parcours et ses mécomptes généralement sur le mode de l'hypothèse : la plupart des antisémites que j'ai rencontrés n'avaient guère eu de contact avec des Juifs de chair et d'os, et attribuaient ce fait à leur "infériorité" sociale : "Le peuple élu ne côtoie pas les esclaves" [sic] Quand je rétorquais à certains : "Qu'en sais-tu? Qui te dit que moi qui te parle, je ne suis pas juif?" il m'était répondu : "Tu rigoles?", "T'es trop minable", "Te vante pas!", et diverses variantes de : "POUR MOI, tu n'es pas juif." PERSONNE à ma connaissance ne valide la définition par le sang, ni par la religion, ni même par la simple déclaration d'appartenance, si elle n'est pas assortie de critères sociaux.
Ce qui nous amène à questionner un peu cet "antisémitisme sans Juifs", tant au Japon (?) que dans les patelins où j'ai vécu. En apparence, pain bénit pour les orthodoxes : la haine sans connaissance constituerait une preuve de la transmission directe et/ou de la paranoïa. En fait, ce qu'elle semble attester D'ABORD, c'est plutôt un certain désintéressement : n'est-il pas plus irrationnel, plus tripal, de généraliser à partir d'un Weil ou d'un Lévy qui vous a nui (même si c'est en rêve), que de clouer au pilori un lobby avec lequel on n'a pas eu personnellement maille à partir, mais qu'on estime pernicieux pour l'ensemble de la société? La connaissance, chez ceux qui vitupèrent les profits des banques, la discrimination, ou le mensonge de la presse, serait à tout prendre MOINS fantasmatique que des extrapolations sur la base de quelques individus. Il s'en faut bien qu'une "vie sans Juifs" suffise à établir l'endoctrinement : après tout, la liste des très grosses fortunes ou le retentissement donné à la profanation de Carpentras sont du domaine public; les "pourcentages" de Juifs ici ou là font l'objet d'évaluations, etc, etc. Et il importe d'écouter même ce que l'on stigmatise : or, ce n'est qu'un cri chez les antisémites : c'est face à telle ou telle "exagération" qu'ils ont, plus ou moins tardivement, "pris conscience".
La suite à demain, si je ne suis pas viré.
"Que son sang retombe sur notre tête et sur celle de nos enfants!" Il est bien clair que sans cet anathème, perversement prêté à ceux mêmes qu'il flétrit, l'histoire juive eût été différente; qu'il fut fauteur de ségrégation, d'approfondissement identitaire, et de persécutions. Éventuellement, d'une "haine en quête de cause", et disposée à se satisfaire de peu. Mais on ne perçoit, ni dans la thématique ni dans les consciences, aucune solution de continuité de l'antijudaïsme des âges de foi au racisme nazi, d'une part, et au "castisme" de notre époque, de l'autre. Encore faudrait-il savoir si la religion a jamais fourni autre chose qu'un argumentaire-prétexte, et si le Juif n'a pas été perçu et haï d'abord et en tous temps comme celui qui s'isole, se cache, se replie sur soi, sert les siens en premier, et comme l'usurier, le patron, le percepteur des taxes, l'ami du prince, le commissaire politique OU l'agent subversif : je n'ai pas compétence pour traiter la question, ni d'ailleurs aucune autre. Ce que je puis affirmer, c'est qu'aucune des personnes que j'ai laissé s'exprimer librement n'avait conscience d'assumer l'héritage chrétien. D'autre part, Cicéron ne lui doit rien, quand il n'ose parler de Jérusalem, "tam maliciosa ac maledica civitate" que "submissa voce" (Pro Flacco, 68 & 66). À moins de suspecter l'ajout d'un moine-copiste!
Dans le cadre du second schème explicatif (trouver un bouc émissaire pour ses échecs, cf. hier), il n'est guère surprenant que l'illumination illusoire se situe entre trente et cinquante ans, et constitue une sorte d'élément amovible du syndrome de la quarantaine : avec les premiers cheveux blancs il apparaît plus ou moins soudainement que le meilleur est derrière, qu'on ne se dépassera pas, et qu'il n'y a plus à espérer de la suite que des dégradations : à une vision d'ensemble d'une vie rarement à la hauteur des espoirs et ambitions de notre jeunesse, et qu'on sent désormais sur la pente descendante, il faut trouver des excuses et des coupables. "Les Juifs" s'offriraient là à point nommé, et le discours antisémite "prendrait".
Soit. Mais d'abord, pourquoi les Juifs? Et pas, ou infiniment moins, les Corses, les Bretons, les pédés, les Francs-Macs? Notons que l'excuse ordinaire donnée par le citoyen lambda de l'insuffisance de ses accomplissements, c'est l'accaparement du pouvoir et des places par une caste quasi-mafieuse d'héritiers, par "l'élite qui s'auto-élite", la "France d'en haut", opposée aux "petits", et généralement accusée de viser à conserver et à accroître ses avantages particuliers sous le manteau de l'intérêt général. "France d'en haut" qui comprend en vrac les riches, les capitalistes, les hommes politiques et les journalistes, de plus en plus considérés comme leurs alliés ou leurs larbins, et objets d'une suspicion croissante : le "petit peuple" des ouvriers et employés subalternes proclame volontiers "ne plus croire un mot de ce qu'on nous raconte", les résultats sportifs mis à part. Or le mensonge est précisément le premier grief fait "aux Juifs", qui semblent d'abord voués aux gémonies en tant que membres représentatifs de ce que M. Le Pen appelle "l'établissement".
Par ailleurs, il est notable que seule une minorité utilise le discours antisémite pour expliquer son propre parcours et ses mécomptes généralement sur le mode de l'hypothèse : la plupart des antisémites que j'ai rencontrés n'avaient guère eu de contact avec des Juifs de chair et d'os, et attribuaient ce fait à leur "infériorité" sociale : "Le peuple élu ne côtoie pas les esclaves" [sic] Quand je rétorquais à certains : "Qu'en sais-tu? Qui te dit que moi qui te parle, je ne suis pas juif?" il m'était répondu : "Tu rigoles?", "T'es trop minable", "Te vante pas!", et diverses variantes de : "POUR MOI, tu n'es pas juif." PERSONNE à ma connaissance ne valide la définition par le sang, ni par la religion, ni même par la simple déclaration d'appartenance, si elle n'est pas assortie de critères sociaux.
Ce qui nous amène à questionner un peu cet "antisémitisme sans Juifs", tant au Japon (?) que dans les patelins où j'ai vécu. En apparence, pain bénit pour les orthodoxes : la haine sans connaissance constituerait une preuve de la transmission directe et/ou de la paranoïa. En fait, ce qu'elle semble attester D'ABORD, c'est plutôt un certain désintéressement : n'est-il pas plus irrationnel, plus tripal, de généraliser à partir d'un Weil ou d'un Lévy qui vous a nui (même si c'est en rêve), que de clouer au pilori un lobby avec lequel on n'a pas eu personnellement maille à partir, mais qu'on estime pernicieux pour l'ensemble de la société? La connaissance, chez ceux qui vitupèrent les profits des banques, la discrimination, ou le mensonge de la presse, serait à tout prendre MOINS fantasmatique que des extrapolations sur la base de quelques individus. Il s'en faut bien qu'une "vie sans Juifs" suffise à établir l'endoctrinement : après tout, la liste des très grosses fortunes ou le retentissement donné à la profanation de Carpentras sont du domaine public; les "pourcentages" de Juifs ici ou là font l'objet d'évaluations, etc, etc. Et il importe d'écouter même ce que l'on stigmatise : or, ce n'est qu'un cri chez les antisémites : c'est face à telle ou telle "exagération" qu'ils ont, plus ou moins tardivement, "pris conscience".
La suite à demain, si je ne suis pas viré.
Publicité