Non-lectures pour tous
Je me souviens de mon premier effroi, il date d'un quart de siècle à présent, c'était en Alençon, où, bien que prof de collège, on m'avait bombardé de bac. La petite nana, dotée d'un livret dithyrambique, expliquait "Chant d'automne", et se félicitait de son bol, car elle l'avait présenté en classe : "Bientôt, champ lexical du temps, nous plongerons, champ lexical de la liquidité, dans les froides, champ lexical de la température, ténèbres, chant lexical de la lumière"
Croix de bois croix de fer, je n'en remets pas! Consigné texto le soir même dans mon journal intime! Je la contemplais les yeux ronds, croyant presque à une blague
Il est vrai qu'elle aurait tout faux à présent, car elle prenait le poème comme on le lit, du premier vers au dernier : l'explication linéaire n'était pas encore prohibée. Pour lui éviter de s'enliser jusqu'aux narines, je commençai à lui poser des questions : "C'est quoi, "le bois retentissant sur le pavé des cours"? Euh
la bûche qui craque dans l'âtre? Non : encore un essai. L'arbre qui craque dans la forêt?" & so on, & sicissime
"Excellente élève" et excellente prof, qui sait? Dix : comme Beauvoir, je mettais la moyenne à tout le monde, l'évaluation sommative ne m'intéresse pas, pour moi la note n'est qu'un moyen, mais ce jour-là, j'ai hésité. Depuis, je leur demande : "Et toi, kestenpenses, pour de vrai?" et balance 17 ou 18 aux plus iconoclastes.
Barthes revendique le droit de comprendre la platitude des épithètes sadiennes grâce à l'éclairage d'un spectacle de strip-tease, ou de lire "respirer" chez Racine en un sens que Racine ne lui a jamais donné; mais il ne nie pas l'existence d'un SENS LITTÉRAL (même quand il se plante : je signale aux spécialistes une bourde pommée, sur un vers d'"Alexandre", en p. 69, note 2 du "Sur Racine", édition Points). Or c'est ce sens-là qui n'est plus perçu, dès que la phrase dépasse une ligne : les élèves ne "savent pas lire", c'est exact, mais à qui, à quoi, la faute? En tout cas, ces commentaires détraqués, qui vont pêcher des mots dans tous les coins, sans se préoccuper de ce qui les précède et les suit, ni le moindrement du référent, ne sont pas innocents du désastre. "Ils ne savent pas lire"? Mais apprenez-le-leur, merde, au lieu de taper sur le primaire, et de supposer acquis ce qui ne l'est pas! Voici venir des temps, on les voit, on y touche, où, quand vous aurez écrit : "Tu n'es pas con", le destinataire s'estimera insulté, et de bonne foi, parce qu'il n'aura su déchiffrer que le MOT "con", champ sémantique de l'insulte, noyé dans un "ton" flou; et si les cours de français ne sont pas totalement responsables de ce dévoiement, le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne font rien pour lutter contre. Au point où nous en sommes, je crois qu'il faudrait renoncer, du moins jusqu'au bac, à toute allusion au "comment", et s'attacher à savoir QUOI donc est dit. Larguer la littérature? Pourquoi pas? Plutôt absente qu'ainsi défigurée. Mais est-ce la larguer que d'apporter les indications, les explications, nécessaires pour laisser le texte chanter seul, au lieu de le réduire en charpie et de l'enterrer sous les gloses?
Vous me dites, Ramboutan, qu'"ils" ont des arguments. Pas lerche, que j'en ai entendu! Après un échange d'oraux : "Tes élèves sont ceci et cela, ils savent beaucoup de choses, mais ils ne cherchent pas assez les champs lexicaux. Et à quoi ça sert, tes champs lexicaux? Ah, moi, on me dit de le faire, je fais ce qu'on me dit." Est-il sexiste de préciser que c'est là une remarque féminine, si l'on biffe in extremis "typiquement"? Je ne sais quel sexe vous donner, et m'en soucie assez peu; si l'on dit UN ramboutan, le voussoiement, en revanche laissons là classer : les êtres n'ont de charme que par leur spécificité. Mais vous conviendrez que l'argument d'autorité, ou plutôt d'esclavage, ci-dessus, résume bien des positions : la plupart des profs ignorent pourquoi ils enseignent ci ou ça, ne se posent pas la question : on leur dit de le faire, ils savent le faire, et bien souvent ne savent que ça; alors Ils décervellent avec candeur, car ils sont décervelés. Et puis au fond, le plus souvent ils s'en fichent : ce n'est que le gagne-pain, leur vraie vie est ailleurs, avec leurs mômes, au jardin, et en vacances.
On prétend s'être posé pour objectif, en instituant, en institutionnalisant, ces "méthodes" déjantées, d'abolir les privilèges du bourgeois, de l'héritier, de mettre tous les jeunes à égalité, et pour ça on a réussi, puisque les voilà tous à zéro, armés de clefs qui n'ouvrent aucune serrure, de couteaux sans lames, auxquels manquent les manches. Personne, jamais, ne se mettra en quête de "champs lexicaux" en ouvrant un bouquin, pour le savoir ou pour le plaisir. Aucune discipline, jamais, n'en fera usage. Gadgets réservés aux profs de français et aux cuistres de France-Cul quand ils s'efforcent de trouver des vertus aux hârtistes pistosubventionnés qu'ils reçoivent. Zéro, vous dis-je! Et tout le monde le sait, ceux-là même compris, peut-être, qui à chaque réforme font avorter toutes les tentatives de sortir du tunnel. Lang a essayé, comme d'autres; ce n'est pas un aigle, certes, mais voyant ce fatras de l'extérieur, il en jugeait plus sainement que les incarcérés qui ont réussi, à force de commissions, à pervertir toutes les bonnes intentions, et à faire quelques pas de plus vers l'insignifiance.
Barthes revendique le droit de comprendre la platitude des épithètes sadiennes grâce à l'éclairage d'un spectacle de strip-tease, ou de lire "respirer" chez Racine en un sens que Racine ne lui a jamais donné; mais il ne nie pas l'existence d'un SENS LITTÉRAL (même quand il se plante : je signale aux spécialistes une bourde pommée, sur un vers d'"Alexandre", en p. 69, note 2 du "Sur Racine", édition Points). Or c'est ce sens-là qui n'est plus perçu, dès que la phrase dépasse une ligne : les élèves ne "savent pas lire", c'est exact, mais à qui, à quoi, la faute? En tout cas, ces commentaires détraqués, qui vont pêcher des mots dans tous les coins, sans se préoccuper de ce qui les précède et les suit, ni le moindrement du référent, ne sont pas innocents du désastre. "Ils ne savent pas lire"? Mais apprenez-le-leur, merde, au lieu de taper sur le primaire, et de supposer acquis ce qui ne l'est pas! Voici venir des temps, on les voit, on y touche, où, quand vous aurez écrit : "Tu n'es pas con", le destinataire s'estimera insulté, et de bonne foi, parce qu'il n'aura su déchiffrer que le MOT "con", champ sémantique de l'insulte, noyé dans un "ton" flou; et si les cours de français ne sont pas totalement responsables de ce dévoiement, le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne font rien pour lutter contre. Au point où nous en sommes, je crois qu'il faudrait renoncer, du moins jusqu'au bac, à toute allusion au "comment", et s'attacher à savoir QUOI donc est dit. Larguer la littérature? Pourquoi pas? Plutôt absente qu'ainsi défigurée. Mais est-ce la larguer que d'apporter les indications, les explications, nécessaires pour laisser le texte chanter seul, au lieu de le réduire en charpie et de l'enterrer sous les gloses?
Vous me dites, Ramboutan, qu'"ils" ont des arguments. Pas lerche, que j'en ai entendu! Après un échange d'oraux : "Tes élèves sont ceci et cela, ils savent beaucoup de choses, mais ils ne cherchent pas assez les champs lexicaux. Et à quoi ça sert, tes champs lexicaux? Ah, moi, on me dit de le faire, je fais ce qu'on me dit." Est-il sexiste de préciser que c'est là une remarque féminine, si l'on biffe in extremis "typiquement"? Je ne sais quel sexe vous donner, et m'en soucie assez peu; si l'on dit UN ramboutan, le voussoiement, en revanche laissons là classer : les êtres n'ont de charme que par leur spécificité. Mais vous conviendrez que l'argument d'autorité, ou plutôt d'esclavage, ci-dessus, résume bien des positions : la plupart des profs ignorent pourquoi ils enseignent ci ou ça, ne se posent pas la question : on leur dit de le faire, ils savent le faire, et bien souvent ne savent que ça; alors Ils décervellent avec candeur, car ils sont décervelés. Et puis au fond, le plus souvent ils s'en fichent : ce n'est que le gagne-pain, leur vraie vie est ailleurs, avec leurs mômes, au jardin, et en vacances.
On prétend s'être posé pour objectif, en instituant, en institutionnalisant, ces "méthodes" déjantées, d'abolir les privilèges du bourgeois, de l'héritier, de mettre tous les jeunes à égalité, et pour ça on a réussi, puisque les voilà tous à zéro, armés de clefs qui n'ouvrent aucune serrure, de couteaux sans lames, auxquels manquent les manches. Personne, jamais, ne se mettra en quête de "champs lexicaux" en ouvrant un bouquin, pour le savoir ou pour le plaisir. Aucune discipline, jamais, n'en fera usage. Gadgets réservés aux profs de français et aux cuistres de France-Cul quand ils s'efforcent de trouver des vertus aux hârtistes pistosubventionnés qu'ils reçoivent. Zéro, vous dis-je! Et tout le monde le sait, ceux-là même compris, peut-être, qui à chaque réforme font avorter toutes les tentatives de sortir du tunnel. Lang a essayé, comme d'autres; ce n'est pas un aigle, certes, mais voyant ce fatras de l'extérieur, il en jugeait plus sainement que les incarcérés qui ont réussi, à force de commissions, à pervertir toutes les bonnes intentions, et à faire quelques pas de plus vers l'insignifiance.
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