Les fantaisies sexuelles des Julio-Claudiens
Suétone, l'historien des alcôves et des névroses, sur douze Césars, n'en relève guère que trois qui fussent exempts ou sobres de vices : Vespasien, auquel on ne peut reprocher que son avarice; Titus, qui vécut trop peu pour mal faire; et Auguste, certes adultère, mais plutôt par politique (il couchait avec les femmes pour les faire parler des conspirations de leurs époux) et lavé de "l'infamante imputation de sodomie" par la correction de ses murs. Infamante, vraiment? Plutôt la plus vénielle de toutes, et à laquelle peu échappent, bien que l'homosexualité ne soit pas, comme on l'a prétendu, tenue pour licite au haut-empire, et encore moins exaltée comme elle le fut en Grèce à la grande époque : d'être "le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris" ne grandit pas César, ni Néron d'épouser successivement Sporus, qu'il avait fait émasculer et traitait en impératrice, et Doryphore, qui assumait, lui, comme son nom l'indique ("porteur de lance") le rôle actif. Bagatelles que cela, mais gênantes pour les tenants du gène, puisque les liens de famille cessent avec Galba, que sa passion n'en porte pas moins "de préférence vers les mâles, mais il les voulait très vigoureux et mûrs"
et épilés!
Tibère quant à lui batifole plutôt avec les bébés : "il aurait habitué des enfants de l'âge le plus tendre, qu'il appelait ses "petits poissons" ("quos pisciculos vocabat") à se tenir et à jouer entre ses cuisses, pendant qu'il nageait, pour l'exciter peu à peu de leur langue et de leurs morsures; on dit même qu'en guise de sein il donnait à téter ses parties naturelles à des enfants déjà passablement vigoureux, mais non encore sevrés : c'était assurément à ce genre de jouissance que son goût et son âge le portaient le plus." Caligula couche avec toutes ses surs, mais c'est le moindre de ses exploits. Néron, lui, nique sa mère, mais c'est elle qui l'a allumé, pour garder le pouvoir, et elle ne s'en trouvera pas bien, puisqu'il la fera tuer, et ira, dit-on, tripoter le cadavre, critiquant tel membre, et louant tel autre ("contrectasse membra, alia vituperasse, alia laudasse"). Nécrophile? Pas tout à fait
Bien étrange, l'histoire des prétendues "perversions" : pas trace à Rome, ni dans toute l'antiquité, à ma connaissance, de coprolagnie, si chère à Sade; un peu d'ondinisme dans la satire de Juvénal contre les femmes ("micturiunt hic effigiemque deae longis siphonibus implent") : trois fois rien. Pas de Confrérie des Croûtons en ce temps-là, les latins ne se seraient pas gênés d'en parler; mais suis-je assez bête pour m'étonner que la culture informe le désir, moi dont les archétypes sortent des pubs, et qui aime, hélas, à peu près les mêmes corps, les mêmes visages que les autres? Reprenons.
S'il est, chez nos princes, une spécialité sexuelle aussi répandue que l'uranisme, c'est bien la cruauté : Suétone tient à la signaler chez Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Vitellius et Domitien. Le crétin Claude ne quitte pas l'amphithéâtre à midi, quand les combats ne sont guère que boucherie. Comme l'usage interdit de mettre à mort les vierges, Tibère ordonne qu'on les viole au préalable. Domitien fait brûler les pudenda, couper les mains, et raffine : c'est quand il vous fait fête que le supplice est proche. Néron se vêt de peaux de bêtes pour sauter (en rugissant) sur hommes ou femmes, attachés à des poteaux. Prête aux Chrétiens l'incendie de Rome, et en fait des torches pour éclairer la nuit. Caligula exige que le bourreau ne frappe qu'à petits coups, de façon qu'on se sente mourir. Il bat du reste tous les records, si incontrôlable qu'il ne régnera pas quatre ans : trop, c'est trop. Parfois plaisant, tout de même, dans sa folie, par exemple quand il se met à rigoler tout seul à l'idée qu'il lui suffit d'un signe pour faire tomber toutes les têtes qui l'entourent, ou lorsqu'il est choqué que son cousin puisse prendre des contre-poisons : "Un antidote, contre César?!"
Il s'y est pris très jeune, mais constitue une exception : ce qui trouble le plus, c'est de voir ces braves gens, notamment Néron et Domitien, commencer par quelques années de murs correctes et de règne débonnaire : il leur faut du temps pour réaliser qu'ils peuvent tout se permettre, pour se lasser de jouissances trop ordinaires, peut-être pour mesurer la saloperie des hommes, et saisir que mieux vaut s'en faire craindre qu'aimer. Ça se discute, même dans une simple optique sécuritaire : après tout les pires ont été assassinés ou acculés au suicide. Mais le calcul reste viable. Ce qui m'étonne, c'est ce goût du sang chez les têtes couronnées : est-ce qu'il naît ou subsiste quand le reste, trop aisé à atteindre, s'affadit? La volupté de faire souffrir est-elle notre vérité? Le monde grouille-t-il de serial killers qui s'ignorent? Je ne le sens pas en moi, à aucun degré, mais est-ce probant quand il y a tant de désirs-écrans à assouvir d'abord?
Tibère quant à lui batifole plutôt avec les bébés : "il aurait habitué des enfants de l'âge le plus tendre, qu'il appelait ses "petits poissons" ("quos pisciculos vocabat") à se tenir et à jouer entre ses cuisses, pendant qu'il nageait, pour l'exciter peu à peu de leur langue et de leurs morsures; on dit même qu'en guise de sein il donnait à téter ses parties naturelles à des enfants déjà passablement vigoureux, mais non encore sevrés : c'était assurément à ce genre de jouissance que son goût et son âge le portaient le plus." Caligula couche avec toutes ses surs, mais c'est le moindre de ses exploits. Néron, lui, nique sa mère, mais c'est elle qui l'a allumé, pour garder le pouvoir, et elle ne s'en trouvera pas bien, puisqu'il la fera tuer, et ira, dit-on, tripoter le cadavre, critiquant tel membre, et louant tel autre ("contrectasse membra, alia vituperasse, alia laudasse"). Nécrophile? Pas tout à fait
Bien étrange, l'histoire des prétendues "perversions" : pas trace à Rome, ni dans toute l'antiquité, à ma connaissance, de coprolagnie, si chère à Sade; un peu d'ondinisme dans la satire de Juvénal contre les femmes ("micturiunt hic effigiemque deae longis siphonibus implent") : trois fois rien. Pas de Confrérie des Croûtons en ce temps-là, les latins ne se seraient pas gênés d'en parler; mais suis-je assez bête pour m'étonner que la culture informe le désir, moi dont les archétypes sortent des pubs, et qui aime, hélas, à peu près les mêmes corps, les mêmes visages que les autres? Reprenons.
S'il est, chez nos princes, une spécialité sexuelle aussi répandue que l'uranisme, c'est bien la cruauté : Suétone tient à la signaler chez Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Vitellius et Domitien. Le crétin Claude ne quitte pas l'amphithéâtre à midi, quand les combats ne sont guère que boucherie. Comme l'usage interdit de mettre à mort les vierges, Tibère ordonne qu'on les viole au préalable. Domitien fait brûler les pudenda, couper les mains, et raffine : c'est quand il vous fait fête que le supplice est proche. Néron se vêt de peaux de bêtes pour sauter (en rugissant) sur hommes ou femmes, attachés à des poteaux. Prête aux Chrétiens l'incendie de Rome, et en fait des torches pour éclairer la nuit. Caligula exige que le bourreau ne frappe qu'à petits coups, de façon qu'on se sente mourir. Il bat du reste tous les records, si incontrôlable qu'il ne régnera pas quatre ans : trop, c'est trop. Parfois plaisant, tout de même, dans sa folie, par exemple quand il se met à rigoler tout seul à l'idée qu'il lui suffit d'un signe pour faire tomber toutes les têtes qui l'entourent, ou lorsqu'il est choqué que son cousin puisse prendre des contre-poisons : "Un antidote, contre César?!"
Il s'y est pris très jeune, mais constitue une exception : ce qui trouble le plus, c'est de voir ces braves gens, notamment Néron et Domitien, commencer par quelques années de murs correctes et de règne débonnaire : il leur faut du temps pour réaliser qu'ils peuvent tout se permettre, pour se lasser de jouissances trop ordinaires, peut-être pour mesurer la saloperie des hommes, et saisir que mieux vaut s'en faire craindre qu'aimer. Ça se discute, même dans une simple optique sécuritaire : après tout les pires ont été assassinés ou acculés au suicide. Mais le calcul reste viable. Ce qui m'étonne, c'est ce goût du sang chez les têtes couronnées : est-ce qu'il naît ou subsiste quand le reste, trop aisé à atteindre, s'affadit? La volupté de faire souffrir est-elle notre vérité? Le monde grouille-t-il de serial killers qui s'ignorent? Je ne le sens pas en moi, à aucun degré, mais est-ce probant quand il y a tant de désirs-écrans à assouvir d'abord?
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