Prêtres sanglants
Dans le "Dictionnaire des assassins", de Réouven, une photo assez saisissante du curé d'Uruffe
Oh, je sais que la tronche ne fait pas le moine, et la photo encore moins : Bundy rigolard, Petiot sans barbe, on les engagerait comme gardiens de nuit, et moi, le plus inoffensif des mortels, sur certains clichés, j'ai l'air d'avoir tué père et mère. Mais à ce Desnoyers-là, franchement, je donnerais le bon Dieu sans confession : l'il humble et vide, rien du bellâtre, la moue hébétée du brave plouc, avec un zeste d'onction ecclésastique? rajouté par la légende seule : plutôt un frère convers bien niais, et incapable de faire du mal à une mouche, surtout en la sodomisant. Encore une incarnation de la "banalité du mal". Ayant échappé de justesse à la guillotine en 1958, il y a belle lurette qu'il est sorti de prison, probablement pour gagner quelque monastère, et ne le quitter que les pieds devant?
Tempus fugit, eheu!
Il a, ou aurait, 86 ans
Si vous ne connaissez pas l'histoire, la voici en deux mots : ce jeune prêtre à la vocation douteuse devait être un peu plus malin que ne le promet sa physionomie, car pendant une dizaine d'années, dans un village où, par définition, "tout se sait", il avait réussi à concilier en douce les exigences de son ministère et quelques liaisons avec de jeunes paroissiennes, liaisons qui, à l'ère pré-pincussienne, n'étaient pas sans risque de fruit. Mais bon, on le faisait passer. Manque de chance, en 56, il tombe sur une petite Régine de 19 ans (il en avait 36, et ce n'est pas ce qu'on lui reproche) qui, plus catho que son confesseur et amant, décide de garder l'enfant sans dénoncer le père! Seulement, va savoir si, à la naissance ou après, la ressemblance ne se verra pas? Les paysans pourraient clabauder, l'évêché froncer le sourcil
Probablement notre homme prêche-t-il sa maîtresse à perte d'haleine, mais sans la convertir, et la grossesse touche à son terme : un beau soir, il embarque Régine dans sa voiture, la tue d'une volée de plomb dans le dos au fond des bois, éventre le cadavre, baptise le bébé, et le poignarde après lui avoir soigneusement lacéré le visage. Pas encore d'ADN à l'époque, mais il suffira d'une douille oubliée pour argougner le scélérat, lequel se mettra rapidement à table.
L'affaire fit du bruit à l'époque, un bruit auquel le chuchotement "Urufffffe", qui rime avec Tartuffe pour les siècles des siècles, n'est pas étranger. Ça vous glace comme un vent coulis, et l'on se dit qu'on ne se serait pas senti tranquille, même avant, d'habiter ce patelin. Mais raison gardons : c'est surtout le crime d'un prêtre qui révoltait l'opinion, et la "scandaleuse indulgence" du jury. Au palmarès du plus grand saligaud, Guy Desnoyers est très loin de la première place. Ce qui me fait frissonner, c'est, à l'issue d'un assassinat parfaitement sordide, perpétré sans passion sur la personne d'une gamine qui lui faisait confiance, pour désamorcer le qu'en-dira-t-on et les menaces qui pesaient sur sa carrière, ce geste d'ondoyer son fils pour qu'il aille au paradis. Il est vrai que le récit seul du curé l'atteste, mais j'aime à le croire, et en reste rêveur : la foi ne préserve d'aucune vilenie, "la dévotion s'allie à tout", comme disait Paul-Louis Courier, mais c'est beau, aussi, en quelque manière, de garder l'espérance quand on vient de commettre un crime ignoble et qu'on s'apprête à en commettre un autre.
Desnoyers n'innovait pas : Réouven extrait des limbes un père Delacollonge, expédié aux travaux forcés en 1836 pour un meurtre similaire; beaucoup plus connu, Mingrat, curé de St Opre, condamné à mort en 1822, mais par contumace, que cite Hugo dans "Le sacre", entre Cartouche et Lacenaire ("Mingrat monte à sa chaire / Paris tremble, ô fureur ô misère" ) et auquel Courier consacrait une lettre de 1823, non sans rappeler d'autres cas : "Il n'y a pas quarante ans que, dans un couvent près de Nogent-le-Rotrou, on élevait de jeunes demoiselles sous la direction d'un saint homme prêtre, abbé qui les confessait, les instruisait, catéchisait, et continua longues années, sans qu'on eût de lui nul soupçon. Mais à la fin, on découvrit qu'il en avait séduit plusieurs, et, quand une devenait grosse, il l'empoisonnait, la gardait, écartant d'elle tout le monde, sous prétexte de confession ou d'exhortation à la mort, ne la quittait point qu'elle ne fût morte, ensevelie, enterrée." [Sic : bonne occasion d'ouvrir Littré pour vérifier que les deux termes ne sont pas absolument synonymes.] Mingrat, lui, a dépecé une fille, qui, semble-t-il, s'était refusée, et a jeté les morceaux dans l'Isère avant de s'enfuir en Savoie "où maintenant il passe pour un saint et fait des miracles". Courier, anticlérical militant, ne ménage pas l'ironie : "Cette main les bénit; il leur tend cette main qu'elles baisent, femmes et filles, sans penser, sans frémir, sachant ce qu'il a fait; car d'un lieu si voisin, personne ne l'ignore. Mais on lui pardonne beaucoup, parce qu'il a beaucoup aimé; ou peut-être il se repent, et dès lors il vaut mieux que quatre-vingt dix-neuf justes. Qu'il en confesse encore quelqu'une, jeune, jolie, et qu'elle lui résiste, il en fera comme des autres, sans perdre pour cela le paradis." Mais au fond une certaine mansuétude à l'égard des fautes individuelles se dégage de la condamnation d'un absurde célibat : "Quelle vie, en effet, quelle condition que celle de nos prêtres! on leur défend l'amour, et le mariage surtout; on leur livre des femmes. Ils n'en peuvent avoir une, et vivent avec toutes familièrement; c'est peu; mais dans la confidence, l'intimité, le secret de leurs actions passées, de toutes leurs pensées. [ ] Que se passe-t-il dans l'âme du pauvre confesseur? honnêteté, devoir, sages résolutions, ici, servent de peu, sans une grâce du ciel toute particulière. Je le suppose un saint; ne pouvant fuir, il gémit apparemment, soupire, se recommande à Dieu; mais si ce n'est qu'un homme, il frémit, il désire, et déjà sans le savoir peut-être, il espère." Et succombe, pourquoi pas? Mince faute à nos yeux, nulle si la pénitente était majeure et consentante. Seulement, quand l'amour est un crime, alors le meurtre en découle, pour le cacher, et l'on est bien libre d'estimer presque miraculeux que sur des centaines de milliers de prêtres, mis en situation de pareille contrainte, il se soit trouvé si peu d'assassins.
L'affaire fit du bruit à l'époque, un bruit auquel le chuchotement "Urufffffe", qui rime avec Tartuffe pour les siècles des siècles, n'est pas étranger. Ça vous glace comme un vent coulis, et l'on se dit qu'on ne se serait pas senti tranquille, même avant, d'habiter ce patelin. Mais raison gardons : c'est surtout le crime d'un prêtre qui révoltait l'opinion, et la "scandaleuse indulgence" du jury. Au palmarès du plus grand saligaud, Guy Desnoyers est très loin de la première place. Ce qui me fait frissonner, c'est, à l'issue d'un assassinat parfaitement sordide, perpétré sans passion sur la personne d'une gamine qui lui faisait confiance, pour désamorcer le qu'en-dira-t-on et les menaces qui pesaient sur sa carrière, ce geste d'ondoyer son fils pour qu'il aille au paradis. Il est vrai que le récit seul du curé l'atteste, mais j'aime à le croire, et en reste rêveur : la foi ne préserve d'aucune vilenie, "la dévotion s'allie à tout", comme disait Paul-Louis Courier, mais c'est beau, aussi, en quelque manière, de garder l'espérance quand on vient de commettre un crime ignoble et qu'on s'apprête à en commettre un autre.
Desnoyers n'innovait pas : Réouven extrait des limbes un père Delacollonge, expédié aux travaux forcés en 1836 pour un meurtre similaire; beaucoup plus connu, Mingrat, curé de St Opre, condamné à mort en 1822, mais par contumace, que cite Hugo dans "Le sacre", entre Cartouche et Lacenaire ("Mingrat monte à sa chaire / Paris tremble, ô fureur ô misère" ) et auquel Courier consacrait une lettre de 1823, non sans rappeler d'autres cas : "Il n'y a pas quarante ans que, dans un couvent près de Nogent-le-Rotrou, on élevait de jeunes demoiselles sous la direction d'un saint homme prêtre, abbé qui les confessait, les instruisait, catéchisait, et continua longues années, sans qu'on eût de lui nul soupçon. Mais à la fin, on découvrit qu'il en avait séduit plusieurs, et, quand une devenait grosse, il l'empoisonnait, la gardait, écartant d'elle tout le monde, sous prétexte de confession ou d'exhortation à la mort, ne la quittait point qu'elle ne fût morte, ensevelie, enterrée." [Sic : bonne occasion d'ouvrir Littré pour vérifier que les deux termes ne sont pas absolument synonymes.] Mingrat, lui, a dépecé une fille, qui, semble-t-il, s'était refusée, et a jeté les morceaux dans l'Isère avant de s'enfuir en Savoie "où maintenant il passe pour un saint et fait des miracles". Courier, anticlérical militant, ne ménage pas l'ironie : "Cette main les bénit; il leur tend cette main qu'elles baisent, femmes et filles, sans penser, sans frémir, sachant ce qu'il a fait; car d'un lieu si voisin, personne ne l'ignore. Mais on lui pardonne beaucoup, parce qu'il a beaucoup aimé; ou peut-être il se repent, et dès lors il vaut mieux que quatre-vingt dix-neuf justes. Qu'il en confesse encore quelqu'une, jeune, jolie, et qu'elle lui résiste, il en fera comme des autres, sans perdre pour cela le paradis." Mais au fond une certaine mansuétude à l'égard des fautes individuelles se dégage de la condamnation d'un absurde célibat : "Quelle vie, en effet, quelle condition que celle de nos prêtres! on leur défend l'amour, et le mariage surtout; on leur livre des femmes. Ils n'en peuvent avoir une, et vivent avec toutes familièrement; c'est peu; mais dans la confidence, l'intimité, le secret de leurs actions passées, de toutes leurs pensées. [ ] Que se passe-t-il dans l'âme du pauvre confesseur? honnêteté, devoir, sages résolutions, ici, servent de peu, sans une grâce du ciel toute particulière. Je le suppose un saint; ne pouvant fuir, il gémit apparemment, soupire, se recommande à Dieu; mais si ce n'est qu'un homme, il frémit, il désire, et déjà sans le savoir peut-être, il espère." Et succombe, pourquoi pas? Mince faute à nos yeux, nulle si la pénitente était majeure et consentante. Seulement, quand l'amour est un crime, alors le meurtre en découle, pour le cacher, et l'on est bien libre d'estimer presque miraculeux que sur des centaines de milliers de prêtres, mis en situation de pareille contrainte, il se soit trouvé si peu d'assassins.
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