Pour une réhabilitation de la branlette

Publié le par Ab'alone

"J’étais revenu d’Italie, non tout à fait comme j’y étais allé, mais comme peut-être jamais à mon âge on n’en est revenu. J’en avais rapporté non ma virginité, mais mon pucelage. J’avais senti le progrès des ans; mon tempérament inquiet s’était enfin déclaré, et sa première éruption, très involontaire, m’avait donné sur ma santé des alarmes qui peignaient mieux que toute autre chose l’innocence dans laquelle j’avais vécu jusqu’alors." (J.J. Rousseau, "Confessions", livre III) Arrivent les temps où besoin sera de traduire en note, et d'évoquer crûment l'adolescent qui, trouvant du foutre dans ses draps après une pollution nocturne, se demande si "c'est grave, docteur?" Encore moins avancé que lui, je me souviens comme si c'était hier qu'à ma première bandaison, je m'étais précipité sur ma mère… pour avoir son diagnostic! Vous disiez innocence? Mais reprenons : "Bientôt rassuré, j’appris ce dangereux supplément qui trompe la nature, et sauve aux jeunes gens de mon humeur beaucoup de désordres aux dépens de leur santé, de leur vigueur, et quelquefois de leur vie." En clair, l'art de la branlette. Je ne vais pas me donner le genre d'un "Personne avant Rousseau"… qui supposerait que j'eusse lu tous ceux qui précèdent, mais enfin, à ma connaissance, il est le premier en date à confesser qu'il se pignole. Plaisant, du reste, de constater à quel point un penseur de cette force, qui se pique de faire table rase, et de fonder sa connaissance de l'humain sur la seule observation de lui-même, reste prisonnier des mythes de son temps, de cette morale qui se déguise en Science, et qui avait encore un beau siècle devant elle : s'astiquer le manche, ça rend sourd, aveugle, gâteux… "et quelquefois de leur vie"! Le Légionnaire ne craint pas la mort! Je ne possède point (et la bibli de mon patelin non plus) le célèbre ouvrage du Dr Tissot sur la question, qui date, je crois, de 1760, et fera florès au XIXème (il me semble qu'on l'a réédité, pour rire, vers 1980). Mais je ne résiste pas à vous citer Raspail, dont le "Manuel pour la santé" servait de guide d'automédication dans les campagnes, à en juger par les exemplaires qu'on en trouve encore dans tous les greniers. Édition de 1853, article "Priapisme" :
"CAUSES. Invasion des organes génitaux de l'adulte et des enfants en bas-âge, principalement par les ascarides vermiculaires, dont les titillations font naître avant l'âge ou le besoin, des désirs qui épuisent et jettent l'enfant, comme le vieillard, dans des écarts qui dégradent le moral et abrutissent le physique. Ces pauvres petits êtres, portés par le prurit, à un frottement qui semble devoir les débarrasser de la cause de ce désordre, contractent dès lors des habitudes qui leur deviendront fatales à l'époque où la nature réclamera ses droits.
MÉDICATION. Tout ce spasme du physique et toute la lubricité du moral tombent et se dissipent, si l'on a la précaution d'envelopper les organes génitaux avec une forte couche de poudre de camphre le jour, et la nuit de pommade camphrée. On ajoutera à ce moyen l'usage de la cigarette de camphre, et tout le restant de notre régime hygiénique. Chaque soir, on aura soin de saupoudrer les draps avec de la poudre de camphre, ou mieux d'en jeter entre le matelas et les draps. Nourriture forte et aromatique. Il y a plus de quatre ans que nous ne cessons d'engager publiquement les parents, les maîtres de pension et l'autorité administrative, à adopter, pour les enfants, l'usage des caleçons de natation, portant un bon sachet de camphre au périnée; convaincu, par des centaines d'expériences, de l'efficacité de ce moyen contre le fléau de l'onanisme."
Leur attacher les mains dans le dos serait plus efficace – et ça s'est vu! Pas à s'étonner pour les ascaris, lascars responsables selon notre savantasse d'un bon million de maladies, ni pour le camphre, qu'il considère comme une panacée applicable même au cancer! On croit rêver quand on lit des trucs pareils, bien dignes de la rubrique "Fleurs d'altérité" (mais mes classements, hein!) et que semblent en passe d'y rejoindre toutes les psychothérapies en faveur depuis bientôt cent ans.
Une maladie. Mais d'abord un MAL. Pourquoi? Si le péché d'Onan (non point l'onanisme, en fait, mais, selon la Bible, le coitus interruptus) est passible de mort, c'est que la semence est perdue, alors que la copulation ne saurait avoir que la procréation pour objectif. Mais alors c'est l'explication qu'il faudrait un peu nous expliquer. En quoi un plaisir secret gêne-t-il les puissants qui font la loi, et pour qui la loi est faite? N'est-il pas de leur intérêt, au contraire, de laisser à l'opprimé un espace de jouissance, quand il ne nuit en rien à leurs profits ni à leur pouvoir? La plupart des législations du passé en matière sexuelle, et surtout leur férocité, me laissent rêveur et désemparé. Il est vrai qu'il n'y aurait pas grand mal, s'il n'y avait que cela que je ne comprenne point. Sans doute simplifié-je à l'excès, et que "Soyez sages!" ne suffit à résumer ni la morale ni la loi.
Le mépris dont le branleur est accablé n'a rien, lui, de mystérieux : c'est à un "supplément" qu'il s'adonne (entendez comme Rousseau : non pas "qui s'ajoute", mais "qui remplace" – "supplée", quoi). Si, comme le note Jean-François Revel dans ses revigorants Mémoires, "Le voleur dans la maison vide", "il est peu d'activités plus ennuyeuses pour autrui que l'onanisme, et aucune dont le rayonnement humanitaire et l'universalisme spirituel soient plus limités", en dépit de son universalisme DE FAIT, c'est qu'il est bien connu qu'on ne se masturbe que faute de mieux, et qu'il n'est pas agréable de se projeter dans le pis-aller et le repli sur soi d'autrui : on a bien assez des siens. Soit. Mais quand on songe qu'à peu près tout le monde, au bout de quelques semaines de liaison, et bien souvent avant, a besoin d'imaginer d'autres partenaires, d'autres situations, d'autres gestes, de s'aiguillonner de fantasmes, pour atteindre au plaisir ou seulement à l'érection, on se sent enclin à l'audace de renverser les termes, et de faire des caresses et du coït le "supplément" de la branlette. L'imagination au pouvoir! Et la charcuterie en guise d'accessoire… Et même si mon "presque tout le monde", balancé à l'esbroufe et sans enquête préalable, ne constitue pour l'heure qu'une monstrueuse extrapolation de l'ego, je ne me crois pas assez original pour m'interdire d'espérer que retentisse dans quelques consciences l'écho de cette profération solennelle : "Avec ou sans Toi, je n'ai fait que me palucher."
Publicité

Publié dans Bibli-cochon

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article