Les contes roses du porno

Publié le par Ab'alone

J'écris "Je t'aime" à une fille que j'ai vue trois fois, ou même une seule. – "Mais c'est une gaminerie! me rétorque-t-elle. Tu ne me connais pas, et récip. Passe quand tu veux, qu'on en cause." Ah mais non! C'est loupé, c'est loupé. Tout ou rien! Je n'ai plus qu'à te fuir, pour t'oublier : adieu. La peur imbécile, bien sûr, de la lasser, d'épuiser mes grimaces, de "vider mon sac", alors que le sien seul lui importe. Un raidissement d'orgueil. Mais surtout ceci : si l'amour devait naître, ce serait fait. S'il dépend de l'insistance, de l'accoutumance, des manipulations, alors l'Autre n'est pas vraiment autre, il sombre avec moi dans la contingence, et ne saurait me rédimer. Heureusement, il est avec cette doctrine intransigeante des accommodements. Mais l'étonnant, c'est que l'excitation sexuelle semble, elle, obéir à une loi diamétralement opposée. Celle qui me dit "on baise?" ou y semble disposée d'avance, celle qui se déshabille toute seule, freine la vasodilatation. Il faut qu'elle ne sache pas, que sa volonté proteste, qu'elle se "laisse aller" par faiblesse, sans répondre résolument "présente!" à l'appel des sens. Ces conceptions de l'Amour et du Plaisir, dont on voit l'incompatibilité, ont au moins en commun d'être toutes deux délirantes : pas un être réel ne s'y loge : aucune Volonté Préexistante ne dispense de faire sa cour : entre les parias dont personne ne voudra jamais et les Apollons qui n'ont qu'à claquer des doigts s'ouvre à l'armée des indistincts un immense éventail de consentement plus ou moins malléable; et sauf viol ou cuite, ce n'est jamais contre son gré qu'on "cède" à des avances : masturbateurs, donc, baisassent-ils tout le jour et tous les jours, ceux dont la libido s'anime de "femmes qui s'abandonnent". Et bien entendu les romans à lire d'une main en sont pleins à craquer, écrits qu'ils sont pour la plupart par des hommes et pour les hommes.
Une ancienne élève m'a confié un jour (ce sont presque mes seules lucarnes sur les coulisses ET mes seules maîtresses, avec bien peu d'éléments communs aux deux ensembles) que le porno l'émouvait "parfois", mais l'érotisme, alors là, jamais. Je n'ai pas vu des masses de films pornos, et jamais plus de dix minutes d'affilée, non pas le temps de faire ma petite affaire, mais rapidement vaincu par le dégoût et l'ennui. Certes je ne poussais pas l'ineptie jusqu'à chercher là une nourriture spirituelle : mon émoi suit des voies tracées, et ce ne sont pas exactement celles qui mènent à la vérité. Mais ce qui m'épastrouille, c'est que lui-même trouve peu de provende dans ces tringlées interminables, où les préliminaires brillent par leur absence. Deux mots, trois papouilles, et hop! à l'établi! Étrangement, ce sont les nanas qui, sans se faire prier ou violenter que pour la forme, sautent sur tous les pafs surdimensionnés qui passent, et pour se les coller de préférence dans le bec, comme si leur luette était un clit. Peut-être suis-je mal tombé, mais en échange de fellations au kilomètre je n'ai pas vu UN cunnilinctus de langue mâle dans ces navets qui, en dépit des oooh, aaah, qui les scandent, semblent se piquer de présenter des filles non point COMBLÉES, mais partantes par principe, ou humiliées et enchantées de l'être, en tout cas au service de l'éjac, leur propre orgasme étant compté pour quasi-rien. Étrange : rien n'est plus éloigné de MA plaque; or ces cinéastes-là ne relèvent mie de la french exception, c'est à dire de l'Art copineux et subventionné : il leur faut un public pour rentabiliser leurs merdes. Peut-être bien, après tout, que je ne suis pas normal…
Ce qui m'étonne moins, c'est que ça plaise, sinon AUX femmes, du moins "parfois" à la petite qui m'en a fait confidence, et à quelques autres. On se croit malin, à vingt ans, de "comprendre" que la grande baise, ce n'est pas "han! han! hi! han!" mais caresses et tendresse. Seulement c'est compter, précisément, sans les fantasmes : et nous voilà bien désobligés, nous, les soi-disant délicats, de constater que les grosses brutes qui ne se préoccupent que de leur décharge, sont souvent appréciées, non tant pour leur gueule, leur fric ou leurs "dimensions" que pour leur égoïsme même, et leur écoute déficiente; que nombre de femmes se plaisent, au moins en imagination, à être malmenées par un connard poilu au front bas, et éprouvent une véritable fascination pour la prostitution, même si elles ne feraient le trottoir pour rien au monde. Ouaille? Bicôz être PAYÉE, ergo valorisée, c'est beaucoup plus important que de jouir? Ptêt qu'un partner de Cro-Magnon sécurise de même, parce qu'au moins quand il vous dit kestébelle ou vous pétrit comme pâte à pain, vous êtes sûres que ce n'est pas par politesse? Cette victoire du narcissisme sur le plaisir, ou du plaisir narcissique sur tout autre, rendrait compte aussi du fantasme si commun d'être déshabillée en public, de préférence manu militari, dont les hommes, que je sache, sont exempts. Mais il me semble que la jouissance de subir, d'être esclave et chose possédée, devenue inavouable car politiquement très incorrecte, est première… Bah. Il me semble surtout que je ferais bien de me dispenser d'aller au principe avant sérieuse exploration des faits. Mais comme je vous l'ai dit, ce catalogue-là n'existe pas, et attendu mon isolement, je suis bien le dernier à pouvoir l'écrire. Allez-y, ô frères-frustrés de la plume, il y a un créneau! et, je crois, une chance de publication, à condition que le titre soit explicite. Comme disait Pascal, "l'imagination dispose de tout", et je trouve un peu rude qu'on dispose de CXXXVI grimoires pour nous énumérer autant de positions acrobatiques et de coïts-types, et d'aucun pour recenser ce véritable nerf du plaisir : les fantasmes. L'enquête exige, il est vrai, une confidentialité sans fissure, et ne peut être menée au coin de la rue; mais le ouaibe lui conviendrait éminemment.
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Publié dans Bibli-cochon

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