Pointeur (6)

Publié le par Ab'alone

Qu’elle ait discerné les faits, je ne le crois pas, ni même qu’elle ait tenté de les connaître, encore que j’aie retrouvé dans ma poche un ticket de Super U mentionnant noire sur blanc l’emplette de préservatifs, et que j’étais certain d’avoir balancé. Mais je jurerais qu’elle a sainement jugé du possible et des sentiments en présence, et qu’elle n’en faisait pas un opéra; que Jen lui paraissait aussi attirante qu’attirée, et qu’elle savait que je devais la trouver telle; qu’en somme elle ne se préoccupait que des “appartements d’une extrême fraîcheur” où je risquais d’être mené en cas d’indiscrétion, et sans doute, subsidiairement, des séquelles d’une déviance sur le psychisme d’une enfant si gentille et si méritante. Il est un peu tard à présent pour m’interroger sur les expériences de jeunesse de Julie, et je ne me permettrais pas de formuler d’autre loi générale qu’hypothétique; mais je doute qu’une fillette puisse être préservée de l’approche des vieux dégueulasses, père, oncle, prof, curé, voisins, par quoi que ce soit d’autre qu’une laideur rédhibitoire; raison pour quoi, si j’avais à plaindre quelqu’une, je commencerais plutôt par celles qu’ont épargnées les traumas : celles dont personne n’a voulu. Or Julie à 28 ans, si elle décourageait la drague (pour ne l’avoir pas saisi, le pauvre Cadichon se fit tailler, dans le courant de novembre, un costard de soie sauvage), faisait grand effet, et les photos attestaient qu’elle avait été une écolière ravissante : sans doute aurais-je été fou de ce personnage secondaire, si je l’eusse rencontré douze ans plus tôt, et l’on a assez vu que je ne coupe pas dans la folie de me croire unique… Je n’ai guère raconté que des salades à ma femme sur mon passé, et ne l’ai guère interrogée sur le sien; mais je présume qu’elle avait ses raisons pour se borner à me conseiller si vaguement de “ne pas faire le con”…
Je ne fis pas le con. Du moins pas tout de suite. Et Jenny non plus. Pleuve, neige ou vente, elle arrivait, le mardi pour une heure, le jeudi pour une demie à peine : je réglais le réveil sur cinq heures, et il faisait la loi : nous ne prenions pas même le risque qu’elle croisât Julie sur le chemin du retour. À peine si nous échangions trois mots de plus que “Je t’aimeuh”, “C’est booon” ou “Oh, t’es beeeelle” : nous avions tout juste le temps de baiser. Je l’embrassais dès la porte, elle chauffait ses menottes glacées à ma poitrine, puis à mes couilles, dont la température était plus élevée; je la déshabillais avec frénésie, l’entraînais jusqu’au tapis : jamais elle n’émit, comme d’autres, une revendication farfelue du style occupation du lit conjugal. Elle aimait tout ce que lui offrait ma pauvre imagination, sauf, comme j’ai dit, se faire lécher : même rasé de très frais, je “piquais”, à l’entendre. Nulle répugnance à me sucer, en revanche, mais pas surdouée dans cette branche, et les conseils techniques m’eussent paru inconvenants. Pas de “je sens tes dents”, la maison y répugne avec les débutantes : plutôt feindre un élan irrépressible, retardé par la pose d’une nouvelle capote, et retrouver un fourreau qui semblait fait pour mon glaive, à s’émerveiller. Je suis monté banal, ni gorille ni ouistiti, et reste convaincu que l’obsession des grosses bites, que le porno de bas étage prête si généreusement aux nanas, nous en apprend plus long sur les fantasmes des auteurs ou les lois du genre; n’empêche que si ça fait mal ou ne frotte pas, on ne peut espérer merveille, et que le Kamasutra n’a pas tort de déconseiller l’union de l’homme-lièvre avec l’éléphante, ou du cheval avec la bichette. Jamais avant, et jamais puis… Ma pointure. Ma maison. J’osais courir à nu la troisième poste, que le réveil nous laissait bien rarement achever, mais même celle-là n’était pas sûre, et plus d’une fois il me fallut déloger précipitamment. Quant à Jen, elle est des très rares que je n’aie jamais soupçonnées de simuler. Elle jouissait silencieusement, mais à tel point tétanisée, puis s’affalant comme une poupée de son, que j’avais peur qu’elle ne s’évanouît; un pipi intempestif dont le sèche-cheveux n’avait pas triomphé à temps me contraignit à inventer sans bonheur la visite d’un chien errant… Il ne fallut pas cinq rencontres pour qu’elle marquât une prédilection pour le more ferarum qui n’était peut-être que le reflet de la mienne, mais qui perturba mes stéréotypes sur l’Amour, et je m’étonnai un peu qu’elle ne tombât pas jalouse de ses fesses, douces et rondes, que je préférais si clairement à son visage. Mais je ne l’ai jamais sodomisée. Je n’aurais pas voulu lui faire mal, et quand la loi nous interdit TOUT, inutile de pimenter avec des cochonneries cérébrales.
Elle s’astreignait bien docilement à passer aussi à la maison quand Julie était là, prudence élémentaire au cas où un guette-aux-fenêtres aurait remarqué ses allées et venues : le samedi le plus souvent, et le paradoxe, c’est que cette face visible de la lune me faisait douter de la face cachée : quand je la voyais assise, goûtant du bout des lèvres (jamais plus d’une tranche de gâteau!) et soutenant une conversation anodine avec la gêne normale d’une enfant bien élevée, je ne me “pinçais” pas, faut pas charrier, le passé ne faisait aucun doute, mais j’avais du mal à croire à la séance privée du mardi suivant. À plus forte raison en cours ou en club, où elle semblait revenue avec aisance à son attitude antérieure. Elle travaillait on ne peut mieux, forte en tout sauf en anglais, où sévissait une pie borgne qui prétendait accaparer tout le temps libre dont disposaient les élèves, et leur donnait, pour compenser ses cours nuls, des listes démesurées de vocabulaire à apprendre par cœur. Julie et moi nous amusions à ne parler qu’anglais (“In english! In english, Jennifer!”) comme des vaches espagnoles, du reste, moi du moins, à passer Joan Baez, Leonard Cohen ou Josh Chumplechoke, plus aisément pigeables que Dire Straits : peine perdue, d’ailleurs : la collègue débile ciselait ses exigences dans le béton, et ce qui les débordait n’était même pas perçu. Mais Jen lisait énormément, ne serait-ce que pour justifier ses visites par de nouveaux emprunts. Elle avait COMPRIS L’idiot et Les frères Karamazov, et j’hésitais presque à lui mettre en mains Proust ou Kafka! Il me venait des bouffées de Pygmalion, c’était idiot, mais tout de même, si c’était bien SON coffre, qui l’avait aidée à en trouver la clef? Sur sujet libre (bonne occasion pour les autres de raconter l’histoire de Diego, le petit footeux, né dans un quartier pauvre, et qui perfectionne ses dribbles… jusqu’à l’apothéose au Mundial) elle me coula vingt pages de conte surréaliste, d’une horrible étrangeté, que je n’osai même pas lire en classe, car tous ces animaux en seraient morts d’ennui, mais annotai avec une émotion, une tendresse, qui s’aventuraient presque dans la contrée interdite. Elle en revanche, pas une fois, ne lâcha un “tu” en présence d’un tiers. Sous quel pronom pensait-elle à moi? Seule à seul, nous ne faisions que haleter, le “tu” manquait de racines; et ça semblait lui suffire : je crois même qu’elle jouait, lors des minutes de tête-à-tête grappillées çà et là, à ne se départir en rien de son rôle “de jour”, à ne rien remarquer des lorgnades privées que je lui envoyais.
Novembre : un mois d’idylle? Qu’importent les mots? Mais Jen s’était donnée trop vite, elle ne m’avait pas laissé le temps de l’aimer. Nous campions dans les provinces de la Tendresse et du Plaisir, et c’est sa retenue qui les tapissait de fleurs. Notre jardin secret n’était qu’un mouchoir de poche, j’avais craint qu’elle ne cherchât à l’agrandir aux dépens des voisins, et voilà que j’étais presque froissé que si peu lui suffît : pas la moindre exigence de rendez-vous dans ces coins confidentiels dont nous avions ébauché la carte, pas le moindre signe de connivence en un lieu public, même si nous avions l’heur d’un instant de solitude : comme si elle avait intégré, au même titre que les maths et la gym, deux heures de baise à son emploi du temps! À ce taux-là il pouvait en tenir pas mal dans la semaine, et pour un peu je me serais demandé si. Mais je ne crois pas que la jalousie fût susceptible de m’inoculer la passion : ou il était trop tard, ou jamais ça ne s’était inscrit dans le possible. Si elle m’avait “trompé”, je l’aurais plaquée, assez bêtement, pour être fidèle à l’image d’amoureux que je lisais dans sa prunelle, mais je n’aurais guère souffert que de me priver de délices qui ne me firent jamais perdre la tête, oublier le reste : ils s’inséraient, et cette harmonie aurait dû me laisser peu à désirer. Ces coïts du mardi-jeudi étaient mes sommets, mais pas si culminants que l’air des cimes m’embrumât bien longtemps : ni avant, projetant aux foules mes diapos d’Égypte ou de Turquie, ni après, vivifiant de mes vannes le repas des expat’, on ne m’eût pincé à rêvasser. Anne, une assidue, surprise de l’attention de Pimprenelle et d’ouïr un effort de signification dans son gazouillis, s’était exclamée : “Mais elle est surdouée, votre gamine! Vous êtes sûrs qu’elle n’a que seize mois?” et, rompu pourtant à l’art du malaxage, je guettais le petit Mozart dans le moindre geste de ma fille. Julie affectait de s’en agacer, faisait des objections, pour le plaisir de les voir laminées. Pensez donc, Bout-de-chou “respectait les livres”! Elle était sage comme une image quand on lui en montrait! On se tâtait pour la mettre aux lettres, on se disait qu’on n’aurait jamais besoin de télé, on se demandait “de qui elle pouvait bien le tenir”, nul n’étant suspect, dans ta famille du moins, ha ha ha, d’avoir inventé le fil à couper le beurre. Je ne chantais pas faux dans ces grands moments de bêtise, je n’assistais pas à ma vie, je la vivais. Et j’avais du temps et des mots pour tous, à part Vidal, qui me pompait l’air de plus en plus, et dont je déclinais les invitations. Il s’était montré sceptique à l’exposé de je ne sais plus quel trait de Q.I., ses gosses faisaient ça dès la naissance, naturellement – et d’ajouter que j’allais bientôt pouvoir “lui apprendre à jouer aux échecs”, lourde ironie à l’égard d’un mat-né. En outre, je me mordais les doigts de lui avoir demandé de me couvrir au cas où, bien qu’il ne m’en eût pas reparlé : jamais Julie ne l’eût interrogé sur cette panne, quel con j’avais été de lui donner, à lui, le pouvoir d’y faire allusion! Autant éviter qu’il rencontrât ma femme.
Que devenait, me direz-vous, la céleste Ariane, dans cette harmonie? Eh bien, il faut distinguer. L’entrée en fanfare de Jenny avait dissipé l’image obsédante qui m’accompagnait surtout aux bains et sur les sentiers; je n’y allais plus guère, mes après-midis de liberté étant sinon dévolues à la baise, du moins annulées par son attente : partir faire un tour, c’était risquer de manquer Jen, et nulle balade ne valait ça. De plus, il faisait moche, opiniâtrement. Ariane était, comment dire? une espèce de souvenir. De ce qui aurait pu être, et qui ne serait pas, et je ne m’en attristais que pour mémoire, quand je la voyais : elle était à croquer, mais toujours aussi tiède; moi, en revanche, m’en tamponnant de plus en plus, je gagnais en hardiesse, certes pas jusqu’à la toucher (oh, comme je m’effaçais aux portes! On aurait cru que je craignais le viol ou la contagion) ni lui donner des noms d’amour : avec elle, “ma chère” et “ma belle” bornaient mes audaces; mais du moins ne détournais-je plus mes yeux quelconques de ses merveilleux iris vert-d’eau avec goutte de noisette, ne lui répondais-je plus par la bande, et osais-je faire un peu de sous-marin dans son inconscient : bien peu, au regard de mes habitudes! Mais une vive sortie contre l’inceste (nous nous étions attelés à Myrrha, dans Ovide) me fournit l’occasion de répliquer : “Tout dégoût est dégoût d’un désir”, et de lui faire piquer un fard qui me donna beaucoup à penser : encore un papa laveur, savonneur, bisouilleur?
Il ne se montra pas le samedi 18 novembre, lors de la réunion parents-profs; mais je ne perdis pas au change, car la maman avait un reste de visage à briser encore les cœurs, les cheveux chocolat de sa fille (teinture en gros?), une élocution chaleureuse, et un franc-parler qui me désarçonna : d’ordinaire, je ne les laisse pas en placer une, ils n’ont que des conneries à dégoiser, tout surpris de nous voir échouer à changer leur ânon en Pégase, ils nous expliquent comment nous y prendre, le Ministère leur a dit, n’est-ce pas, qu’ils le savaient mieux que nous. Ou alors, c’est des “merci de tout ce que vous faites” qui visent le collègue qui ne le fait pas, et à charge de retournement de veste quand c’est lui qu’on ira voir! Mais il y a quelques rencontres, et celle-là m’aurait marqué, quand bien même elle n’aurait pas ouvert la porte du désordre.
Comme je remerciais la dame de rendre visite à un pauvre prof de latin solitaire (la réunion était spécifique au lycée, j’avais seize élèves, et verrais en tout et pour tout sept parents) elle me rétorqua que son mari et elle attachaient une grande importance à cette matière décriée, “mais ce n’est pas tant pour le latin que je tenais absolument à vous voir, car du latin, il me semble que vous n’en faites pas beaucoup! – Qu’entendez-vous par là? Je vais au rythme des élèves. J’aurais bonne mine à finir le programme tout seul!” Siffle, beau merle! Elle avait suivi le film, et me fit observer que trois pages de Sénèque et quarante vers d’Ovide, en deux mois et demi, ça définissait un “rythme” un peu languide. JAMAIS je n’avais entendu un père ou une mère s’inquiéter de ça, et la main de la fille apparaissait clairement dans cette récrimination saugrenue. Bien ma chance! La plus jolie = la pire emmerdeuse! Mais tout en écrasant mes ergotages comme des poux, la maman ne se départissait pas d’un ton amical, presque de connivence. Et, rangeant tout à coup ses comptes d’apothicaire : “Vous n’imaginez pas que je suis venue vous enguirlander? – Ma foi, on le dirait, pourtant. – Monsieur Pointeur, vous me prenez pour une idiote! “Sans le latin, sans le latin, la me-eesse nous emmeeerde”, c’est ça mon refrain, selon vous? Vous avez peut-être une idée toute faite des femmes de militaires? – Mais… non. – Le latin, c’est comme le reste : faut que ça serve. Et je suis convaincue que trois heures de discussion informelle par semaine, de discussion libre, avec un prof qui ne se prend pas pour Dieu, sont plus utiles à ma fille que la traduction des Métamorphoses au grand complet… Vous êtes soulagé.” En effet, mais pas aux anges de la voir prendre si facilement le dominio – et le garder! “Vous voyez, Ariane est… un peu péremptoire. Selon son père, elle le tient de moi, et selon moi, de lui : peu importe! Ce qui est certain, c’est que lorsqu’elle l’énerve avec ses affirmations, et moi aussi peut-être, on a plus tendance à la rabrouer, à la rappeler au respect, à lui conseiller de manger un peu de soupe avant de trancher de tout, et que c’est sans doute la meilleure manière pour qu’elle se ferme et s’entête. – Moi, je la trouve plutôt ouverte. – Avec vous! Parce que vous avez la manière, ou plutôt, je dirais : une manière d’être. Ne vous étonnez pas que je me permette : à la maison, on mange du Pointeur à tous les repas. – À belles dents, je suppose? – Comment? Nous, vous voulez dire? On se retient. Et elle! Ah là là! Écoutez, c’est bien simple : vous êtes le seul à ma connaissance à être capable de la faire changer d’avis. – J’en tombe des nues. Mais elle boude quasiment en cours, Madame! – Vous ne connaissez pas les femmes, Monsieur. Tenez, ce dialogue, là, que nous avons, si elle l’entendait, s’il lui était rapporté, elle m’arracherait les yeux, et ne vous adresserait plus la parole. – C’est noté. Secret professionnel, de toute façon. – Elle ne jure que par vous. Un peu par Vidal, aussi, mais là c’est plutôt pour nous enquiquiner avec des idées de Gôche, on n’a rien contre d’ailleurs, ça nous ferait plutôt rigoler. Tandis que vous, c’est sérieux. Je dirais presque qu’elle est amoureuse. – De moi? Allons… – Et alors? Ça vous choque? – Non! Mais je n’en crois rien. Ou c’est le mot “amour”, avec tout ce qu’il implique, qui me paraît bien gros : qu’il y ait de la sympathie, j’ai déjà bien du mal à l’avaler, vu qu’on n’en voit pas trace. En tout cas, moi j’en ai pour elle. – De l’amour? – Ah non, désolé. De la sympathie. Je vous accorde qu’elle est plus que mignonne”… Il faudrait rendre le sourire naïf. Y mordit-elle? “Je ne suis pas en train d’essayer de la placer! Avec son caractère, ce sera plus difficile qu’il n’y paraît! Vous êtes marié, d’ailleurs? – Parfaitement, et père de famille. – Alors… Non, on plaisante, Monsieur Pointeur, mais je n’en ai pas tellement envie. Vous savez, cette enfant est capable de tout. Elle a déjà fugué deux fois, bon, elle est revenue d’elle-même, mais il y a en elle une part de mystère, et puis de bravade, aussi… pas de chiqué, attention! C’est quelqu’un, je vais vous dire, avec qui on ne peut pas bluffer; quelqu’un qui “suit” toujours. Je ne le confie qu’à vous, je le chuchote, ne le répétez pas, mais parfois elle me fait peur.”
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Publié dans Pointeur

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