Pointeur (3)

Publié le par Ab'alone

Bon, c’est moi l’enfant. Peut-être. En tout cas, c’est l’impression que j’eus en découvrant, le jeudi 7 septembre, poireautant seule à la porte au sortir de la récré, une fille… toute description de la beauté est perdue, tout au plus on la fractionne : beaux yeux, beau nez, belle bouche, seins à croquer, total insipide. Les mots n’ont prise que sur des particularités qui ne distinguent pas un canon d’un cageot : Ariane était plutôt poupée, elle m’allait à l’épaule, et sur semelles Nike mon corps dépasse à peine le mètre 80; elle avait un teint comme on n’en ose plus, une nuance ivoire ou papier-Japon, que le froid, la chaleur, l’émotion, rosissaient, et qu’on aurait célébré jusque vers 1950; aurait-elle pu bronzer? En tout cas, elle n’essayait pas, et comme elle avait raison! L’harmonie était saisissante avec une chevelure qui lui descendait aux reins, et dont la brillance chocolat semblait tout devoir au flacon; après quoi, robe à volants et col en papier à gâteau? Mais non; je les eusse goûtés, sans doute, mais fallait pas pousser : jean et débardeur, comme tout le monde; d’ailleurs, elle ne tarderait pas à s’empaqueter, comme tout le monde : moins de quinze jours nous séparaient des premiers flocons, c’est la vraie patrie de la fine amors… On va garder un peu de ses charmes pour plus tard : ce jour-là, je la vis à peine : j’avais peur de la regarder; et il fallut me forcer à la tutoyer : “Tu es latiniste? – Oui. – Toute seule? Chic!” Deux mois durant, je me votai mille coups de pied au cul pour cette syllabe prématurée, à quoi j’attribuai sa réserve, voire son hostilité. Mais elle se contenta de sourire : “Non… Je crois qu’on est deux”… Quatre, en fait : ils arrivaient, bien nonchalamment, histoire, faut croire, de me mettre au pas : deux premières et deux terminales, qui à eux tous n’auraient pas su aligner les cinq déclinaisons.
Dont elle! Mais en revanche, “homo sum, et nil alienum”… rien du reste ne lui semblait étranger. À part le latin, elle ignorait bien des choses; mais elle n’en condamnait aucune sans la connaître, et l’on admettra qu’en ces temps difficiles c’est un phénix que j’ai défini. Phénix rehaussé par ses trois acolytes, exceptionnellement tous mâles, et indignes de lui cirer les bottes, ce dont ils ne paraissaient pas avoir conscience : son condisciple de Terminale notamment, un blondasse boutonneux-calculette, trapu en maths et en ping-pong, premier au classement général, et plus hâbleur que Vidal soi-même, affichait des airs possessifs dont je fus dupe quelque temps : c’est qu’on en a vu d’autres! Moins concerné, ça m’aurait sauté aux yeux qu’il saisissait tout prétexte pour la toucher ou la serrer contre lui, et que si elle ne le rabrouait pas, c’est que la pudibonderie se porte mal, et que ces étreintes lui étaient profondément indifférentes. Un jour qu’il profitait de je ne sais quelle digression sur la condition féminine pour passer un bras protecteur au col de sa voisine, je ne pus me tenir de lui lancer : “Toute occasion t’est bonne pour peloter, toi!” Lui : “Ooh, peloter, peloter, vous appelez ça peloter?” Elle : “Faut pas en vouloir à Vincent. Faut bien qu’il sache comment une femme est faite : c’est pas dans son village qu’il va l’apprendre!” Lui : “Ça, t’en sais rien! J’en connais peut-être plus que toi!” Elle : “Oh, moi, je suis pas pressée : ça viendra à son heure.” Je m’empressai d’enduire d’émollient l’ego du plouc, qui ne me garda pas rancune, mais cessa d’égarer ses mains à dater de ce jeudi, 21 septembre : on devine que si la date m’est restée, c’est pour cette révélation dont je berçai mes rêvasseries sur les sentiers ou dans l’eau sulfureuse : “ça viendra à son heure”! La place n’était pas prise!
On pourrait s’étonner que j’aie pris ça argent comptant; mais, comme la plupart des menteurs, j’ai foi en le discours d’autrui; et cette déclaration-là paraissait si spontanée, soulignée d’une roseur légère, avec un léger retard : elle s’était aperçue qu’elle se livrait! Et puis, mon Ariane, je la voulais parfaite, donc pucelle et vérace. “Mon” Ariane, si peu mienne, d’ailleurs : ces trois heures de cours étaient une délectation où Sénèque n’avait qu’une part bien maigre : je ne sentais pas le temps passer, la sonnerie de midi tranchait net un bonheur, et j’ose dire qu’il était partagé : jamais plus je ne les vis lambiner pour aller en cours, ou réclamer un battement entre deux heures : le battement, c’était elles; pourtant j’étais plus réservé là que partout ailleurs : de la cinquième à la seconde, toutes les filles avaient droit à “ma chérie”, “petit chou” ou “bébé rose”, et je saluais leurs bonnes réponses d’un “smack!” retentissant; je les poussais aux reins pour les faire entrer, leur massais les épaules quand elles se prétendaient lasses, leur caressais les cheveux en me penchant sur leur travail : bien rares celles qui boudaient leur plaisir. Mais avec Ariane je ne m’y serais pas risqué : à peine si j’osais boire à l’eau de son regard. À ses questions, à ses objections, je répondais avec des pincettes, freinant la jovialité naturelle ou acquise que j’étalais sans complexe avec tous les autres, comme si j’attendais qu’elle s’en offusquât : non qu’elle m’ait jamais donné de leçon en forme; mais je la trouvais froide. Elle riait peu, bien qu’elle eût les dents blanches et bien serrées; elle s’intéressait à tout, mais c’était bien la seule à nous ramener au texte, voire à nous rappeler l’examen, au grand dam des trois lascars qui la traitaient de “collabo”, car j’avais su, B-A BA, leur donner l’illusion que les digressions m’étaient arrachées, à contre-cœur sinon à mon insu. Elle s’intéressait au stoïcisme!, le défendait, grand Dieu, comme si, jeune, belle, intelligente, elle avait eu plus de mécomptes que de joies à escompter de la vie – et m’obligeait à potasser. Et pas une fois je ne l’ai entendue me donner raison.
Ajoutons que lorsqu’un peu honteux de mon farniente j’ouvris à midi un “club” non rémunéré, que j’intitulai “Voyages dans un fauteuil”, et où je passais mes diapos de vacances en les commentant superbement, elle ne s’y inscrivit pas, et ne s’y pointa jamais : avait-elle une autre activité le jeudi à midi? ou préférait-elle tailler le bout de gras avec les copains? Je me serais coupé la langue plutôt que de le lui demander. Mais son absence ne pouvait que m’apparaître significative, dans une salle qu’il me fallut réclamer grande dès les premiers gels, car cinquante gosses s’y entassaient – dont dix mâles tout au plus.
Bref, il semblait qu’elle seule fût insensible à mon charme, et je n’avais guère de motif de pavoiser que la “haute et forte place” résistât encore, puisque d’évidence je n’étais pas appelé à l’emporter. Mais de quoi se repaît l’imagination! On le sait bien, que ces petites filles, il faut les rêver aux trois quarts, comme la plupart des grandes : la réalité est terriblement triviale quand on est nourri, et qui ne l’est? au lait du roman. Aux normes officielles, il suffit de s’étudier pour mépriser les hommes; mais ça nous enseigne aussi l’indulgence – ou un bienheureux aveuglement. Peut-être que je n’y tenais pas tant que ça, à ce qu’elle devînt mienne, peut-être la préférais-je pure, tout en sachant que la pureté n’existe pas? Peut-être ne songeais-je pas vraiment à la “souiller”? Sa beauté d’ange n’était pas bandante… En tout cas, mes rêveries auraient changé de leitmotiv sans douleur, ce me semble, si elle s’était accouplée à un verrat, c’est à dire à n’importe qui d’autre.
Amoureux? Va savoir… Il faudrait au moins préciser ce qu’on entend par là, et ça m’entraînerait dans une dissertation qui outrepasserait mes forces, mes goûts, et mon sujet. Blague, les flèches de Cupidon; blague, la prédestination de deux fétus marqués dans la meule; blague, Salammbô qui meurt sans savoir pourquoi; blague, un sentiment “venu d’ailleurs”, qui nous lesterait comme une pierre, même à notre insu; blagues! rémanence de Dieu! Rien en nous qui échappe à l’autosuggestion. Blague, la projection sur un minois conforme de qualités qui jamais n’existèrent dans la vie : quoi de plus coup de foudre que notre première rencontre? Et non seulement il ne résisterait pas à l’analyse, mais faut voir ce qu’il est devenu; et ne croyez pas qu’Ariane constituait une obsession immuable : quand elle avait déployé trop de bon sens, trop rembarré la folie, je quittais la salle en grommelant : “Quelle conne!” Certains matins, je me tâtais les poches : j’avais égaré l’amour de ma vie! Les dimanches, quand Pimprenelle était heureuse, elle était encore à l’âge où on le manifeste sans crainte d’y perdre ou de donner prise, rien ni personne ne comptait qu’elle; quand Charlène ou Lucile me faisaient les yeux doux ou un exposé charmant sur les fringues romaines, quand j’enlevais mon monde à la mort de Lennie, et à bien des yeux voyais perler la larme, que pesait l’aérienne Ariane? Il n’est pas jusqu’à telle collègue, soudain languide en tête-à-tête, jusqu’à ma femme, ma Julie quotidienne, qui ne pût m’accaparer l’âme pour un jour.
Mais il est vrai qu’elle revenait à cette petite comme à son pivot, et s’il n’y avait pas là du mystère, car même Vidal m’en parla avec la bave aux lèvres, et m’assura qu’elle faisait délirer tous les mecs, du moins ma persévérance ne se conformait-elle pas : je n’étais encouragé en aucune manière. Mais un sourire, un silence, une question, une arrivée essoufflée, une note qu’elle avait prise, avalisant mon laïus, et le soleil faisait briller les feuilles.

J’avais dû décliner quelques invitations vespérales, arguant que mon épouse… et si elle venait, que ma fille… quand Cadichon, l’homme au nom d’âne, maire de St Paumé-la-Garrigue (37 habs, dont 36 moins de vingt dents), grand dragueur de vieux tableaux, et très accessoirement prof d’histoire-géo, me fit observer, avec un filet de vinaigre, que le baby-sitting, c’était pas si cher que ça, et que de toute façon, avec la cote que j’avais, mes élèves se bousculeraient au portillon pour garder ma gamine gratis. Pas chaud-chaud : non seulement pour l’esclavage, ça va de soi, mais pour confier Pimprenelle à des zozos déjà médiocrement capables de se prendre en charge eux-mêmes. Un tri sévère s’imposait. Naturellement, je n’eus garde d’en toucher mot à la sévère Ariane, un costard de paterfamilias n’aurait fait qu’élargir le fossé, et du reste elle habitait Montlouis, dans l’appart de fonction d’un papa pitaine, à dix verstes glissantes la nuit. Pis encore pour mes douze secondes, toutes originaires de Trou-Madame : le collègue malencontreux que je venais de renvoyer à son français avait fait déguerpir toutes les recrues locales. Force me fut donc de lancer un appel à l’issue d’un cours de troisième, et je n’eus personne à vexer : presque tous sportifs, presque tous internes : la seule candidate qui se présenta ne m’était que trop familière, puisqu’elle s’attardait systématiquement pour ranger ses affaires, attendre les cahiers, espérant un brin de causette comme don d’un dieu.
Jennifer n’était pas un boudin, non, je trouvais même ses formes, ou ce que pulls et parkas en laissaient deviner, fort appétissantes; au vu des canons de la mode, elle aurait gagné à perdre cinq kilogs, à quoi elle s’efforçait vainement, contre mon avis très net, qu’elle m’avait quasi-sommé de lui donner, à trois semaines à peine de la rentrée. Mais on sait que cette mode entretient des rapports conflictuels avec les vrais goûts du commun des hommes, et qu’un tel refus du confort eût éberlué nos aïeux, du paléolithique à la Belle Époque. Grassouillette? Point encore tout à fait, mais cela se sentait venir. Dans ses joues épanouies, que le rire creusait d’adorables fossettes, dans une esquisse de double-menton, s’ébauchait déjà la forte fermière de la trentaine, sans rivale dans l’alcôve, mais peu flatteuse à promener sous les marronniers. Du reste, voir plus haut : trop de gras sans doute noie les traits et les formes, et trop peu, c’est le squelette; mais un surplus léger est étranger à la beauté : elle est ailleurs, et se pose indifféremment sur l’adipeuse ou la décharnée.
Une brune, elle aussi, mais entre toutes les brunes, sans signe distinctif criard. Des cheveux raides et peu fournis, jusqu’à l’épaule. Skieuse, donc cuivrée. Mignonnette. Sans plus. Pas la mieux de la classe. Une Charlotte, une petite Delphine, m’auraient inspiré davantage. Mais certainement la meilleure élève; et leur représentante, la coutume “citoyenne” d’élire de préférence les cancres n’ayant pas encore atteint ce coin perdu et préservé. Elle LISAIT, ô merveille, et pas la collection Harlequin. Elle ÉCRIVAIT, ô prodige, et pas que des compositions françaises : POUR ELLE, s’il vous plaît. Je n’avais pas encore été admis à en connaître, mais sous peu je pourrais l’encourager sans hypocrisie : c’était rare, c’était juste, ça ne sortait pas des séries américaines; et l’on sait que cette exception française-là n’est pas des plus ordinaires aux plumes de quatorze ans.
Oui… Je vous jure qu’elle en paraissait seize, dix-sept, presque quarante par une maturité d’esprit qui n’excluait en rien le don du rire; mais enfin elle en aurait eu quinze en février, et dès les premières approches je m’étais bien juré de jouer les chastes Josephs au moins jusque là, et si possible jusqu’aux vacances : deux ans ou cinq de gnouf, je ne mesurais pas trop alors la différence, sensible surtout à ce qu’impliquerait la perte d’un boulot qui me bottait tant; mais dès qu’elle aurait quinze ans et que je ne serais plus son prof, la loi devenait muette, ou ne trouvait plus à redire qu’aux voyages. En résumé, avant quinze, s’abstenir : deux piges pour le tout-venant (article 227-25), cinq pour les profs en exercice (227-26), ramenées à deux de quinze à dix-huit (227-27) et à zéro pour le citoyen lambda, à condition qu’il baise sur place : s’il emmène sa sylphide en week-end, même sans la toucher, il DÉTOURNE : 227-8, encore cinq ans! Le cours de droit est terminé, je n’en sais pas une ligne de plus. Mon exemplaire du code pénal, du reste, avec à mi-tranche sa barre unique de salissure, n’aurait pas constitué une pièce à conviction si frivole.
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