Dans mon camion à gaz

Publié le par Ab'alone

Don Quichotte se réveille. Rossinante, c'est une Fiat Punto, un peu âgée, mais qui somme toute ne roule pas mal… assez bien pour épousseter mon permis : à l'heure présente, il me reste trois points : le moindre faux-pas serait fatal à mes déplacements! Toujours soucieux de confort, mais réalisant qu'avec les perlimpimpins qu'on vous prescrit aujourd'hui, je ne pouvais pas sérieusement escompter d'en finir dans mon lit, je commence à trouver alléchants les prospectus qui vantent l'oxyde de carbone… Il se trouve que je possède un de ces crics à gaz, vous savez, un gros ballon qu'on relie au pot d'échappement par un gros tuyau… Si surprenant que ça puisse paraître, ça vous soulève une caisse sans le moindre effort! Un tuyau "fait pour" s'il en fut… Je me choisis une belle nuit de verglas, pour que le froid achève le travail… et avale pour amorcer une boîte de Stillnox, en plein bois, au coucher du soleil… Dieu sait que ça caillait déjà vif, et que cette fois je n'avais pas mégoté! En principe, c'était sans retour! Quant à la "profondeur", la maison affichait relâche : loin de méditer sur le scandale de disparaître, je m'appliquais de toutes mes forces à penser à autre chose, ce qui n'était mie des plus aisés, mais facilité tout de même par l'absorption d'une demi de Bénédictine : une gorgée pour faire descendre, précédée et suivie de quelques autres, j'aime les alcools sucrés… et je riais tout seul en tournant la clef de contact, pas vraiment brindezingue, mais disons gai.
Je suis sorti des vapes, quoi? deux heures plus tard, il n'était pas minuit, avec une gueuldeb modérée. Moteur arrêté, bon, rien d'épastrouillant, régler le ralenti, je laisse ça aux gens du métier. D'autre part, comme j'étais couvert de dégueulis, et qu'on y voyait luire des points blancs, il n'y avait pas à s'étonner outre-mesure de l'inefficacité du somnifère. Cela étant, la lune brillait de tout son éclat, le ciel était on ne peut mieux décapé, il devait faire dans les moins dix, et je n'y ai même pas laissé un bout d'oreille. Les gaz d'échappement, ça réchauffe, affaire entendue, mais s'ils avaient donné deux heures durant, j'aurais dû y passer…
– Vous aviez mangé?
– Une bombance de rillettes, de chips et de chocolat aux noisettes, j'avais oublié de la mentionner. Vous croyez?…
– Oh! Je me garderais d'affirmer! Mais pour peu qu'il n'ait pas fait si froid que ça… Vous avez un thermomètre, au tableau de bord?
– Non. Et même, à présent, je me demande si j'ai bien regardé l'heure, avant. Le surnaturel n'est pas prouvé du tout, je sais bien, vous prêchez un inconverti… un impénitent. Mais ces deux heures, ou une, ne sont pas tombées dans un trou noir, et je suis bien obligé d'en tenir compte, bien qu'en RENDRE compte, ça, je ne le puisse pas. C'était aussi indicible qu'un rêve, mais CE N'ÉTAIT PAS UN RÊVE, voilà ce qui me turlupine, ou du moins ne ressemblait-il à aucun autre. Rien de vraiment étrange en un sens, on aurait dit un prolongement, une exacerbation de mes méditations… quotinoctiennes : quand je n'arrive pas à dormir, je repose inlassablement "le problème", un problème vaste et vague, où la question "quel problème poser" est incluse : c'est que suis-je? et c'est que faire? et existe-t-il quelque vérité? bref une cogitation sur le grand Tout, le grand Rien, pris successivement par tous les bouts à ma portée, sans aboutir jamais qu'au statu-quo et au rendormissement : le plus bizarre étant qu'au bout de mille et mille nuits je persiste à espérer une "solution"! Eh bien! Cette nuit-là n'était pas fort différente, sinon que PRIMO, J'ÉTAIS MORT, et conscient d'en avoir pour l'éternité, une éternité de solitude, sans communication avec quiconque, sans même le moindre plaisir des sens, définitivement éteints : il ne faisait pas noir, c'est encore une sorte de couleur, il ne faisait rien. Et moi, armé d'un langage inadéquat et de capacités définitivement insuffisantes, je cherchais la vérité, la touchant presque, l'ayant sur le bout de la langue, sauf que l'interprétation nouvelle – ça se passait peau après peau, comme au cœur d'un oignon spirituel – annulait la précédente en l'englobant, en l'interprétant. À narrer ça sonne blague, mais je vous assure que j'aurais préféré le gril ou la marmite, et que les affres des enterrés vifs, avec lesquelles j'ai pas mal flirté, me paraissaient enviables : après tout, on n'a qu'à refermer les yeux et repasser les bons moments. Quelque chose était clair toutefois, en marge de cette salade : c'est que j'étais PUNI pour n'avoir su ni aimer ni être aimé. "Mais on ne m'a pas appris!" Tant pis : j'étais coupable, de naissance peut-être, comme ce pauvre Œdipe, et du reste comment osais-je récriminer, puisque le châtiment n'était rien de plus qu'une copie en pire de ce que je m'étais infligé ici-bas? "Qui a péché par le glaive"… eh bien, moi, j'avais péché par introversion.
– Et de qui émanait le message?
– Oh, personne de précis : il montait de l'intérieur. J'aimerais bien me convaincre que l'éducation religieuse de mon enfance refaisait surface, et de fait ça lui ressemblait fort : elle se réduisait à une surveillance constante, à un jeu de rétributions, assorti d'une interrogation angoissée sur le "péché contre l'esprit", irrémissible et insaisissable, un péché qu'on ne COMMET pas, dont on ne DÉCIDE pas, qui ne fait qu'un avec vous-même, et dont à la limite tout le monde s'aviserait sauf vous : d'où la solitude, étroitement liée à la culpabilité pure, à l'orgueil démoniaque, au refus de l'amour… Vice de conformation? égarement délibéré? Pourquoi pas les deux? On ne sait pas… La réponse que mon siècle tient pour correcte, c'est d'attribuer les délires ultérieurs à une culpabilité initiale "en quête de faute" dont on aurait chargé votre enfance, par le biais d'une éducation rigoriste, ou d'exigences folles, conçues POUR être déçues, ou de la préférence accordée à un frangin, etc, etc… à moins qu'on ne s'oriente sans complexe vers les gènes de la révolte, du négativisme ou de la méchanceté! C'est sans bavure, on peut tout expliquer de la sorte, et moi, rejeton indigne d'un siècle qui semble renoncer à la transcendance dès lors qu'il n'ose plus la loger dans l'avenir terrestre de l'humanité, je ne PEUX PAS, sérieusement, me mettre à genoux et prier! Notre monde et ses habitants sont trop loupés, les religions trop transparentes, les livres saints trop sots et ennuyeux pour qu'on ne lance pas à Dieu : "Montre-Toi d'abord! Après je T'obéirai en tout." N'empêche que cette attitude-là, si raisonnable, on peut la lire aussi comme perverse et inspirée par le Malin : après tout, qu'ai-je à perdre? qu'ai-je à offrir? Qui suis-je donc, pour dicter mes conditions? Et si je ne vois pas Dieu partout, n'est-ce pas que je me bouche les yeux? Le CO, certes, est susceptible d'exciter bizarrement la cervelle avant d'en souffler les bougies : or, avec l'aide de l'alcool, il n'aurait gratté là qu'un vieux fond de pot, je n'ai pas même une révélation pour alimenter une conversion – conversion à quoi, d'ailleurs? à Qui? Reste qu'On m'a AVERTI de ce qui me pend au pif, et que n'y eût-il qu'une chance sur quelques milliards… voir pari de Pascal! Que j'ai effectivement le cœur atrophié, fermé aux souffrances des autres, et qu'Aimer, dont on fait un tel plat, ne signifie rien pour moi que le choix d'un être auquel confier MA réhabilitation. Que "je t'aime" égale : "T'as de beaux yeux, et j'aimerais m'aimer par eux". Et que pour soutenir que vous êtes tous pareils, et moi simplement plus lucide, il faut un sacré culot!
– Dont vous n'êtes pas peu fier.
– Boh, superficiellement… Que je prenne plaisir à blasphémer, à chahuter les valeurs admises, celles du moins que je parviens à distinguer, je ne dis pas non… mais pas au risque de la damnation dont j'ai eu l'avant-goût! Et puis la causticité, l'irrévérence, bon… je les savoure, mais enfin j'en vois le creux. Les langues de vaches m'ont toujours paru courtes, surtout la mienne. Critiquer témoigne toujours d'une carence, d'un aveuglement. Même s'il y a du déchet, les seuls témoins qui vaillent sont ceux qui ont VU, pas ceux qui croassent qu'il n'y a rien à voir. Il se peut qu'il n'y ait rien à voir, mais il se peut que je ne sache pas regarder. Et même s'il était un peu tard pour m'éduquer les sens et la sensibilité, je ne désespérais pas… Tirez le trait, total fiasco! […] Mais ne forçons pas le défaitisme, car c'est quand même l'une d'entre eux qui m'a jeté une passerelle vers la jungle des N.D.E. négatives.
– C'est ainsi que vous qualifieriez votre expérience?
– Je crois, je veux croire, j'espère, que ce fut un rêve, différent des autres, mettons un État Modifié de Conscience, je me fous bien de l'appellation, vous comprenez, tout ce qui m'importe, c'est de ne pas jouer les prolongations éternelles après mon trépas : la peine m'indiffère, pourvu qu'elle soit à temps. Même si l'on se dit que le temps est subjectif, et qu'une seconde peut vous durer un siècle, je ne m'inquiète pas trop d'un départ en fanfare de mes neurones – pourvu qu'ils partent, et point ne reviennent! Quand les N.D.E. sont agréables, et qu'elles vous mettent en contact avec une Indulgence Sans Limites, pas de question à se poser : notre cervelle s'est évadée de l'insoutenable, voilà tout. Et s'il y a doute, c'est tout bon, puisqu'il mène aux délices. Seulement j'ai découvert qu'il y a une flopée d'expériences malheureuses dont on fait rarement état, et comment s'en étonner? À quoi ça servirait? Le pauvre hère à qui l'on a montré son billet pour l'enfer, sans aucun moyen d'éviter le voyage, ça l'avancerait à quoi, de s'en plaindre en public? Les "pat pat pat" consolatoires sont sans prise sur ce genre de terreur. Tout ce qu'on peut faire dans une situation pareille, c'est freiner sur la pente de tous ses muscles, bouffer léger, arrêter la clope, lever le pied du champignon, mettre son cache-nez… N'empêche, on n'y coupera pas! S'il suffisait de ne pas se suicider, encore, on se ferait une raison; mais j'ai reçu quelques comptes-rendus de balades tout ce qu'il y a d'involontaires dans un au-delà qui ressemblait horriblement au mien : par la solitude, le pressentiment de l'éternité, et ce que mes correspondants appelaient "le noir", faute d'autre mot sans doute. J'ai frémi en lisant les lignes d'une femme absolument stupéfaite et terrifiée, elle qui n'avait jamais eu en ce bas-monde que des liaisons pleines d'agrément avec Dieu, ses pompes, ses œuvres et ses cliques… Je lui ai écrit, elle n'a pas répondu, l'annonce datait de deux ans, mais quelques autres m'ont relaté des impressions… rien moins qu'encourageantes. Le hic, vous comprenez, c'est que l'évasion ne tient plus dans ces cas : fuir vers PIRE, c'est inconcevable, à moins d'être maso.
– À moins.
– Oh, je me le répète bien tout seul! La faute, on la rejette, on la recherche, on l'assume et s'en punit! Il se peut qu'elle rassure, et que l'innocence effraie. Cent fois j'ai réagi par des éruptions aux peccadilles d'autrui, pour récupérer la culpabilité. Mais voyez-vous, cette explication ne m'apaise que médiocrement, car qui me dit qu'après avoir fait mon enfer sur terre, je ne suis pas le maître de m'en fabriquer un sur mesure, ailleurs et pour toujours, avec mes épouvantes pour matière première? Éventualité folle assurément, à l'aune de nos normes et de nos croyances, mais que je ne parviens pas à éliminer tout à fait, surtout la nuit. Au-delà des frimes et des consolations! En désespoir de cause, je me dis : tu t'habitueras, on s'habitue à tout! Mais je préférerais si possible écarter le calice…
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Publié dans Flirt avec la mort

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M
Bonjour, je te remercie pour ton gentil message. Et je me suis permis de lire l'article ue tu m'as conseillé. Je ne sais quoi te dire. Enfin si, un truc quand même, jecrois que tu as raison... Pourquoi se suicider. Oui, on s'habitue à tout. Et il n'est pas dit que de partir vers l'inconnu, nous entraine à nous replonger dans un autre enfer....Enfin bref....Me suis loupée, c'est peut-être pas plus mal. Mais tu sais, ça fait qq années déjà que ça s'est passé. Parfois, je viens quand même à regretter de m'être loupée. Mais bon, ce sont de brfs moments...<br /> Bisous à toi et à bientôt!
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