Un pavé (de l'ours) sur le suicide

Publié le par Ab'alone

Jean Baechler ("Les suicides", 1975) renonce à expliquer LE suicide dans son ensemble, et choisit d'analyser CHAQUE suicide ou tentative selon la "stratégie" qui s'y développe. De la synthèse se dégagent, selon lui, quatre types généraux : suicide escapiste, agressif, oblatif, et ludique. Le premier terme qualifie les cas où le sujet cherche avant tout à ÉCHAPPER, soit à une prolongation ressentie insupportable, douleurs, humiliation, pauvreté, ennui, etc (subdivision 1 : "fuite"), soit à la "perte d'un élément central de la personnalité ou du plan de vie" (subdivision 2 : "deuil"), aussi bien celle d'un être cher que de la liberté, individuelle ou politique, d'espoirs ou de capacités (physiques ou intellectuelles) qu'on estimait essentielles, soit enfin (subdivision 3 : châtiment) à la honte et au remords (l'auteur admettant du reste que rien n'est plus rare que ce suicide expiatoire "pur"). Notons que la presque totalité des suicides "littéraires", du moins occidentaux, de Didon à Werther, Chatterton, Madame Bovary et au-delà, sont purement escapistes, et que leur diagnostic présente en somme peu de difficulté : c'est intolérable, je tire le rideau! Rien à étudier dans l'acte en soi, mais seulement dans ce val breneux qu'est la vie. La fameuse tirade d'Hamlet constitue bien, d'ailleurs, une étude "stratégique" de probabilités, une froide pesée des avantages et des risques, et je tendrais pour ma part à la débiter sans mines rêveuses et souffrantes, sur un ton de comptable : "To be or not to be, that is the question. […] To die : to sleep, no more; and by a sleep to say we end the heart-ache and the thousand natural shocks that flesh is heir to! Tis a consummation devoutly to be wished." Yes, mais voilà : "To sleep : perchance to dream!" Autrement, pas à hésiter, mais si l'on trouvait pire là-bas?
Le suicide escapiste ne tient aucun compte d'autrui; le suicide AGRESSIF, en revanche, le vise, et le suicidé (ou le suicidaire) fait de lui-même l'arme d'une "vengeance" (subdivision 1) quand il prétend inspirer des remords à ses proches ou attirer sur eux l'opprobre; d'un "crime" (subdivision 2) quand il entraîne dans la mort des compagnons non volontaires; d'un "chantage", (subdivision 3) quand il cherche à faire pression pour obtenir du précis; ou d'un simple "appel" (subdivision 4) : ici l'acte aurait fonction de "sonnette d'alarme" : "Vous ne voyez donc pas à quel point je suis malheureux? Faites kekchose!" Comme l'appel et le chantage seraient plutôt saugrenus en provenance d'un disparu, c'est plutôt de la tentative que prétendent rendre compte ces deux "sous-sens", et de la mystérieuse fraction des suicides réussis qui se réduisent à des chantages et appels loupés : il faut augmenter les doses, et côtoyer vraiment la mort, ou l'appel n'est plus crédible; et à ce petit jeu, on se retrouve souvent six pieds sous terre, sans avoir le moins du monde "désiré mourir" pour de bon, si tant est qu'un seul homme au monde en soit capable.
Troisième type : le suicide oblatif, subdivisé en 1) "sacrifice", quand on attente à sa vie "pour sauver ou atteindre une valeur jugée supérieure"; il est fâcheux que la plupart des exemples donnés relèvent de la psychose individuelle ou collective ("Je donne ma vie pour que les dieux ne prennent pas celle de mon fils") mais enfin Jan Palach, les bonzes viet-nâmiens, les jusqu'auboutistes des grèves de la faim viennent tout naturellement à la pensée, et la guerre n'est pas avare de "missions-suicides"; 2) "passage" : on prétendrait en mourant accéder à un état meilleur. Moui. C'est faire bon marché de la prohibition du suicide par la quasi-totalité des religions. Les disciples de Jim Jones n'étaient qu'à demi consentants, et auraient survécu si l'on n'était pas venu chercher des poux à leur gourou; et il se murmure de plus en plus fort, undergroumbl, que les adeptes de l'OTS auraient été assassinés, et qu'il ne s'agissait que d'une histoire de fric… Mais bon. Mais soit. Sacrifice ou passage, c'est l'acte de Kirilov : "Je me tue pour être Dieu." Seulement, des Kirilov, on n'en rencontre pas à tous les coins de rue…
Avec le suicide "ludique", enfin ("ordalie" et "jeu") on raccroche à la notion des conduites à risque qu'on peut évidemment qualifier de "suicidaires", que la mort survienne ou non, mais alors, où va-t-on s'arrêter? N'est-il pas suicidaire de prendre le volant, quand t'arrives en face? Si je me fracasse le crâne en plongeant de 200 mètres pour frimer devant une jouvencelle, le trépas n'était ni voulu ni désiré, mais plutôt défié… Inversement, la roulette russe ou un tube de barbituriques laissent des chances de survie : le Jeu est-il pour autant le PRINCIPE de l'acte? Peut-on le mettre sérieusement sur le même plan que la fuite ou l'appel? "Affronter une probabilité" diffère du tout au tout en fonction du but…
Je confesse que cette balkanisation ne fleure pas très bon à mes narines, et que la lecture intégrale de ce gros bouquin ne dissipe pas l'odeur d'artefact : certes l'auteur admet que les "sens stratégiques fondamentaux" s'associent, s'interpénètrent, et que tout acte en constitue un cocktail ou un patchwork; mais d'abord, il prend un peu trop les ultima verba ou scripta au pied de la lettre, et il ne semble pas voir que "Je meurs pour la France" peut être lancé par un cocu inconsolable, et que "Le cassoulet est au frigo, mon chéri, il suffit de le mettre au micro-ondes" exerce une pression bien plus forte sur "celui qui reste" que : "je me tue à cause de toi, salaud, et de ta pute!". D'autre part et surtout, la plupart du temps les "sens" sont tellement indissociables que, de "sens", ils n'en ont plus aucun. "Oblatif", vraiment, le bonhomme qui se tue pour permettre à ses proches de toucher son assurance-vie? N'est-ce pas d'abord une bonne dose de culpabilité qu'il leur lègue? Et où sont donc les frontières, entre le "châtiment" qu'on s'inflige à soi-même, et le "sacrifice" à des valeurs plus hautes? Les aviateurs du 11 septembre, faut-il les inscrire à la colonne "crime" ou "sacrifice"? Et le type qui se liquide au gaz, à l'époque où il était encore létal, sans se préoccuper un instant de faire sauter les 15 appartements qui jouxtent, n'est-il pas dans la simple logique du néant ("Moi mort, tout est mort") et n'est-ce pas une erreur grossière que de lui imputer le "crime" comme BUT? N'y a-t-il pas du chantage dans tout appel, et de l'appel dans tout chantage? Et la distinction fondamentale ne serait-elle pas à établir, ici, entre tentative et réussite, même si l'on ne réussit que par inadvertance? "Reviens, ou je me tue" : voilà le chantage. Mais si tu ne reviens pas, et si je fais exactement comme j'ai dit, alors je saute à pieds joints du chantage dans… quoi? le deuil? l'oblation à ma Parole? Tout se mêle, tout se tient. Fuite? Mais, sauf maladie incurable, que fuis-je donc, sinon un ici-bas que VOUS me rendez pénible, par ne pas m'aimer? Toute fuite s'assortit d'une accusation implicite. Mes facultés déclinent, je ne "mérite plus" de vivre… Mouais. Disons plutôt que l'orgueil anticipe VOTRE jugement, et que je ne supporte pas d'être VU amoindri. "Nous nous tuons pour être unis dans la mort" : Passage! Mais s'il leur était permis de s'unir dans la vie… Non, pas un cas, PAS UN, qui ne soit sujet à caution et à réexamen, qui ne fasse tomber toutes les délimitations. Et c'est sans doute parce qu'elles sont sans réalité qu'elles ne servent à rien.
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Publié dans Flirt avec la mort

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